Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 1)

publié du 9 décembre 2006 au 30 juin 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

Vers la saison 2

« On oublie tout, sous le soleil de Mexico… »

Tant pis, j’avoue. C’est un fait avéré. Une fois hors du tatami, j’oublie tout. Les tenchi nage, kokyu nage, shiho nage, ikkyo, nikyo, sankyo, qu’ils soient ura ou omote, tout se mélange en un salmigondis innommable et un immense vide emplit tout l’espace de mon esprit. C’est une calamité, un drame, un cataclysme cérébral, un vrai tsunami : s’il y a une vie après l’aïkido, elle reprend ses droits de plein fouet, et d’aïkidoman robocopisé, elle me métamorphose en ce que j’ai toujours été : béret, baguette de pain, blanc-cassis et café du commerce… Or, allez discuter d’ai hammi kataté dori, de technique de projection, de « sensation de hanches », que dis-je « sensation de hanches », de voie spirituelle avec un tel individu !
Je les ai pourtant répétées ces techniques ; le maître m’a corrigé, a signalé mes défauts, les choses que je n’avais pas comprises, et parfois, quand je ne réussissais pas trop mal, m’a gratifié d’un lumineux : « hé, hé ! Il y avait de l’idée ! »… Mes comparses aussi, aimablement, m’ont fait remarquer ce qui leur semblait aller ou clocher, nous avons répété parfois de nombreuses fois une même technique.
Et puis déjà, sur le tatami, cette impression consternante : une technique chasse l’autre dans l’instant. L’attention portée à la technique à réaliser jette aux oubliettes la précédente, qui semblait pourtant sur le point d’être acquise. 

Du sable, rien que du sable, qui file, coule et s’enfuit au creux de mains jointes aux doigts écartés.

Pourtant, lors du dernier passage de grade, je m’étais bien promis de noter au retour de tous les cours chacune des techniques et leurs caractéristiques, mais… mais… mêêêêh !

Ce n’est pas faute de donner des repères : la main dans telle position, le déplacement en zigzag, l’irimi ou le tenkan mais une fois chez moi tout se brouille. Prenant le taureau par les cornes, j‘exhorte ma femme à se prêter au jeu même passivement pour essayer au moins de me remémorer tel déplacement, tel mouvement de main et de bras qui normalement me conduisait tout naturellement au kote gaeshi emblématique du grand Ueshiba. Que pouic ! Ma cervelle est vide. Les mouvements que je fais sont des aberrations. Je pars, j’en jurerais, du bon côté… pour constater tout à coup que nos bras sont noués et indépêtrables. Je vois bien à ses yeux que ma femme est inquiète. Elle a quelques raisons de l’être : d’abord, le lustre du salon vacille ; et puis elle craint que je ne lui fasse mal ; enfin, j’ai l’air halluciné de quelqu’un sous l’emprise d’une passion plus forte que lui, d’un idéal qui a pris sa place à elle dans mes pensées, de quelqu’un enfin qui mène un combat perdu d’avance pour réveiller une mémoire qui le lâche, des neurones qui commencent à se faire rares mais aussi cette intelligence du corps qui normalement devrait retrouver le spectre physique de ses efforts et de ses mouvements… Désappointés tous deux, nous nous dénouons tant bien que mal et allons nous coucher, chacun de notre côté, comme seuls, face à notre destinée. Tataaaa…

Puis vient le temps de la préparation du passage de grade. Vous savez qu’on vous demandera d’exécuter les techniques retenues au programme au seul prononcé de leur nom et de les enchaîner sans faiblir les unes après les autres. L’oubli n’est plus possible, n’est-ce pas ? Mais comment faire pour les retenir ? Vous pouvez toujours demander à un aïkidoka avancé de vous aider à les répéter, par quelques conseils pris en particulier, en dehors des séances collectives. Ou encore, si vous êtes plus timide, appeler à vous brochures, livres, vidéos qui voleront bien sûr à votre secours… Enfin relativement, parce que vous aurez à faire face aux terreurs engendrées par les infimes (ou énormes !) différences de placement, de mouvement ou d’angle de vue des techniques qui pourraient perturber le souvenir que vous avez gardé malgré tout des exercices réalisés pendant le cours !

Car c’est cela le plus extraordinaire : en dépit de toutes ces craintes qui vous ont assailli, vous n’avez pas tout oublié ! Les techniques à développer vont remonter à la surface à condition d’y mettre un peu de concentration et de refaire le chemin par et pour vous-même. En effet, le moment est venu de ne plus compter que sur vous et de quitter ce cercle vertueux de l’apprentissage qui vous a fait jusqu’ici exécuter une technique par mimétisme après démonstration. C’est ce saut qualitatif que vous devez franchir pour acquérir enfin la mémoire consciente des techniques que vous avez si longtemps pratiquées sans réussir à les mémoriser.