Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 1)

publié du 9 décembre 2006 au 30 juin 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

Vers la saison 2

La novillada

(A tribute to François)

J’errais dans les ténèbres, gauche et maladroit, me heurtant aux murs de bois, aux flancs de mes congénères, qui, comme moi, les naseaux soufflants, cherchaient éperdus le chemin vers la lumière, le vert de leur enfance, les vallées herbeuses de la sierra de Guadalupe et l’eau fraîche du Guadiana grondant, l’air léger, le parfum entêtant des asphodèles, les rayons vibrants du soleil d’Estrémadure…
Nous courions dans la nuit des corridors, nous allions, toujours nous allions, sans savoir où, et nous courions vers les destins que d’invisibles dei ex machina décidaient pour nous. Nos sabots martelaient de leur tonnerre sourd le sol poudreux et la poussière se mêlait à notre salive en une écume couronnant notre bouche. Par instants, nos râles impuissants ponctuaient notre cavalcade, notre course hagarde, pour nous conduire en un lieu où nous fûmes brusquement parqués, hors d’haleine. Le calme se fit. 
Tout s’arrêta dans un silence glaçant malgré la chaleur que nos corps tassés rendaient encore plus forte. La nuit se fit plus épaisse et j’entendis mon nom. 
D’abord, je n’en fus pas bien sûr mais très vite je me rendis compte qu’il s’agissait de moi car, par un miracle que je ne m’expliquais pas, je me retrouvais, séparé des autres, enfermé entre quatre planches dont une laissait filtrer quelque lueur… Ce qui se révéla finalement une porte s’ouvrit tout à coup sur un vaste champ de lumière. J’entrai dans l’arène inondée de soleil. 
J’ignorais alors que même les mouches évitent cet endroit.
Trop occupé à galoper enfin, aveuglé oui mais grisé par l’espace, ivre d’être libre, je courais en tous sens, je courais et je courais encore… Quand un homme, vêtu de noir et de blanc, d’un pas calme vint se planter devant moi, sûr de lui, et me fit face. 
Cela seul me stoppa dans ma course.
Ami ou ennemi ? Immobile, je le toisais sans parvenir à le déterminer. Trahissant mon inquiétude, mon sabot gauche raclait le sol. Je fulminais et ma fureur n’était pas moins grande que ma peur. C’est alors qu’il me provoqua d’un simple mouvement de ses hanches. Je vis rouge sans qu’il eût besoin d’agiter de mouchoir. Et je fonçais mais ne rencontrais que du vide, l’homme s’esquivant chaque fois que de ma course je le prenais pour cible. Je tournais et tournais autour de lui, rageant devant mon impuissance à l’atteindre. Entraîné dans cette ronde infernale, les palissades de bois, les drapeaux de couleur, le sable brûlant en pleine lumière et le sable gisant dans la fraîcheur de l’ombre, tout se mit à tournoyer autour de moi dans un maelström étourdissant qui me donna jusqu’à l’oubli de qui j’étais.
Asphyxié sous l’effort pour atteindre cet homme tranquille qui disparaissait et réapparaissait après chacun de mes coups de butoir. 
Mes efforts étaient aussi vains que les assauts d’un hanneton qu’affole une lampe la nuit et je perdis jusqu’au sens de mon identité, gardant seulement trace, dans mes souvenirs, de métamorphoses surréalistes et protéiformes. 
Ainsi, aussi loin que je me rappelle, je devins tour à tour un cerf, cœur battant la chamade, la meute aux trousses, une bougie mouchée à bout de souffle, un paillasson que l’on bat, un cyclone sans prénom, un molosse édenté, un clou que l’on visse, une vis que l’on cloue, une palombe arrêtée qui tombe en plein vol sans savoir pourquoi, une pièce de mécano que l’on tord, une chanson sans refrain, une immense baleine à bosse, enfin, se dressant tout droit jusque haut dans le ciel et retombant à grands fracas dans les flots écumants…
Aujourd’hui, et pour la première fois, ce fut mon tour d’être appelé au centre du tatami pour une démonstration avec le maître.