Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 1)

publié du 9 décembre 2006 au 30 juin 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

Vers la saison 2

Le cours des choses

(A tribute to Bruno)

« Un bon maître a ce souci constant : enseigner à se passer de lui. »
André Gide

C’est un aïkidoka avancé, ceinture noire deuxième dan. Dans le petit dojo de Marcq, il est arrivé longtemps avant l’heure du cours dont, pour la première fois, ses maîtres, ses senseï, lui ont confié la direction. Je crois avoir lu, çà et là, que c’est un devoir pour un pratiquant avancé de transmettre à son tour à d’autres ce qu’il a appris de ses maîtres. Mais, le faire ne va pas de soi. C’est franchir une nouvelle étape, c’est opter pour une nouvelle posture qui représente en elle-même un saut qualitatif.

Seul, les yeux fixes, regardant sans les voir les murs ou la porte, il parcourt le tatami, de droite et de gauche, en long et en large, d’un pas prudent d’échassier, du pas d’un homme tout entier dans ses pensées. Il repasse son cours, le premier qu’il donnera.
Il est empli de l’honneur que ses maîtres lui accordent, de cette confiance dont à présent il a la charge sous la forme d’une responsabilité qu’il juge, à raison, importante et qu’il ne songerait pas un instant à esquiver même si elle lui fait un peu peur. Aussi est-il un peu nerveux et, pour tout dire, il a ce trac qui témoigne de la conscience professionnelle qu’il place dans ce cours. Lui qui a été si souvent sollicité pour les démonstrations, jouant pleinement son rôle d’Uké, sera-t-il à la hauteur ?
Il s’agit d’être de l’autre côté de la barrière cette fois et la différence n’est pas mince : il faut penser à tout et rester au poste de commande quoi qu’il arrive. Et puis, qui viendra au cours ? Comment se comporteront les autres qui, d’habitude, suivent le cours comme lui ? Autant de questions dont l’absence de réponse certaine ne peut qu’accroître ce malaise particulier…
Pour y échapper, il repasse, non sans un peu de fièvre mais le plus méthodiquement possible, la progression qu’il a choisie après maints débats intérieurs : écartant le choix d’aborder une technique unique qui aurait servi de fil rouge au cours en variant les attaques, il a décidé d’opter pour une attaque unique, aï hammi kataté dori, et d’en décliner, non pas toutes les techniques possibles, mais, comme il me le confira humblement plus tard, toutes celles qu’il connaît, lui. Car, il sait qu’il reste toujours pour l’instant l’élève de ses maîtres.

Les premiers élèves arrivent. Ils sont au courant que son tour est venu de leur transmettre l’enseignement ; il n’échappera donc pas à quelques brocards qu’il reçoit de bonnes grâces en souriant : « Bonjour, Maître… ».
Ils seront sept en tout : c’est une période de vacances et beaucoup sont absents. La relation pédagogique s’en trouvera certainement facilitée même si l’enseignant frais émoulu eût aimé pour son premier cours avoir plus d’élèves… Aucun parmi eux ne porte de hakama : ce sont donc principalement des débutants, ce qui pour les démonstrations rendra peut-être les choses plus compliquées… « Enfin, on verra ! » se dit-il.

Le cours commence. L’échauffement habituel permet d’engager la pratique sur un terrain connu et reconnu par tous. Puis, débute la première démonstration. La voix de l’enseignant est un peu rentrée. Il faut tendre l’oreille pour entendre les consignes. Cet avatar, dont le trac est la cause, ne durera que quelques instants, jusqu’à ce que, entrant dans le vif d’Uké (!), il ait le sentiment d’être tout à son sujet.
Il faut dire que passer ainsi de l’autre côté du miroir est une situation, nouvelle pour lui, qui le place dans l’inconfort : il est un compagnon de jeu qui doit établir, le temps d’une séance, la relation maître-élève qui est d’habitude assumée par d’autres. Le regard des élèves à ses explications et démonstrations aura tôt fait de le rassurer et de faire pencher le fléau de la balance du bon côté. Le petit nombre d’élèves permettra aussi à l’enseignant débutant de corriger de façon plus individuelle les tentatives heureuses et malheureuses des apprenants.

Son premier cours : on essuie les plâtres forcément ! Par exemple : il faut apprendre à ménager son souffle et en garder suffisamment pour la démonstration et les explications parfois simultanées. Des mots eux-mêmes, il faut éviter les pièges : ils peuvent faire défaut ou trahir, ou faire dire des choses malgré soi, des choses que l’on n’imaginait même pas dire. Une chose est de montrer, une autre de désigner ce que l’on montre… Tous les mots ne se valent pas, et quoi que l’on fasse, la syntaxe française reste de rigueur. Eh ! Comment faire, dans le feu de l’action, quand les mots se bousculent au portillon et ne viennent pas dans le bon ordre !?! Et la fatigue par là-dessus qui s’en mêle et qui, par exemple, conduira les élèves, ébahis quoique intéressés, à découvrir un concept inédit, avant-gardiste, que dis-je avant-gardiste, i-nes-pé-ré, la synthèse en un petit mot-valise de l’action par devant et par derrière : l’omura !!!

Au-delà des rires et du plaisir de la séance, ce n’est pas ce que les élèves retiendront, évidemment. Car l’objectif du cours, en bout de course, est bien atteint, de l’avis même des participants. La déclinaison méthodique des techniques sur une même saisie, le nom de chacune, la possibilité de les réaliser sous la forme omoté et la forme ura…
Et, pour moi, nouveau que je suis, je ne cache pas que cette expérience me satisfait par l’idée qu’à tout moment de sa vie, un aïkidoka, moyennant un peu de remise en cause, puisse être un nouveau… de nouveau !