Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 1)

publié du 9 décembre 2006 au 30 juin 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

Vers la saison 2

Une mémoire des sensations

Le soleil donne sur ma page ensommeillée. La plume hésite à la réveiller d’un nouveau conte… L’ombre de mon stylo s’approche de la feuille ensoleillée, à toucher le papier vierge, à le caresser de nouveaux propos et l’ombre du crayon, après s’être jointe à la pointe qui la crée, se relève et s’éloigne, pour laisser au papier lettre morte, aux pensées éphémères leur humeur vagabonde…

Pour une fois, musardons, voulez-vous ?

D’ailleurs, comment noter ce que l’on fait en cours ? D’où vient cette impossibilité à le faire ? Ce n’est pas faute d’explications pourtant… Mais elles sont couplées à des démonstrations qui ajoutent autant sinon plus de ce sens que ne comprennent pas les mots. Parfois même on nous donne à observer des démonstrations multiples, réalisées sous plusieurs angles qui se suffisent en elles-mêmes, je veux dire, qui suffisent à transmettre la technique. Certaines choses relèvent de la mémoire « verbale » ; ce sont celles que les mots désignent, ceux de l’enseignement officiel ou ceux que nous pourrions leur donner pour nous-mêmes, et ces mots pourraient certes être reportés. Quelques schémas pourraient aider aussi… Mais tous ces efforts restent impuissants à rendre compte de toute l’activité physique d’une technique réalisée dans l’espace, en trois dimensions. C’est toute l’importance des démonstrations, de la transmission directe et orale.

Oui, mais alors, à défaut de noter, comment retenir tout cela ? Ne pas le perdre ? Le conserver en mémoire ?

Nous vivons cette époque formidable où nous pouvons avoir recours aux vidéos et aux photographies et cela sans retenue : elles sont le plus souvent libres d’accès sur internet. Mais ce ne sont que des notations, tout au plus, auxquelles il est bon de se référer, dont on peut faire son miel mais qu’on peut difficilement interpréter mécaniquement et qui ne résolvent pas tout.

En revanche, n’est-il pas plus intéressant de nous demander ce qui fait le liant de tout cela et qui demeure quand tout le reste est oublié, qui sort de nous-mêmes quand tout à coup sollicités par une attaque, nous choisissons telle réponse plutôt que telle autre… Je crois pouvoir hasarder que ce liant, c’est précisément la « sensation », ce mot un peu abstrait dont le Senseï se sert lorsqu’il veut nous alerter sur un aspect particulier d’un exercice donné.

Par exemple, le centrage dans une technique donnée. On peut se centrer correctement par rapport au partenaire mais ressentir la « sensation » que procure ce centrage correct est sans doute, en termes de mémorisation, de notation, la chose la plus importante.

J’aimerais tenter de donner un tour concret à la définition de la « sensation », telle qu’il me semble pouvoir la comprendre à travers un exemple simple : la plupart d’entre nous savons, pour l’avoir expérimenté, que certaines choses une fois apprises ne s’oublient jamais comme nager ou rouler en vélo. Si vous avez un jour vraiment roulé en vélo, même après trente ans d’interruption, vous n’aurez aucun mal à reprendre votre envol à bicyclette parce que vous retrouverez très vite ces sensations que le corps a enregistrées pour vous, qu’il a gardées en mémoire, allez savoir où ?
Ces sensations sont le guide des actes nécessaires pour assurer l’équilibre, et tout ce qui est requis pour jouer de la petite reine, sans tomber au premier gendarme couché, en évitant allègrement les gendarmes debout… au carrefour.

Mais ce qui fait la richesse de telles sensations ne se traduit pas seulement dans le fait qu’elles puissent être une sorte de notation inconsciente du ressenti par le corps, elles s’illustrent aussi dans le fait, immédiat, qu’elles permettent de percevoir la justesse de réalisation d’une technique, son efficacité.

Mieux, en aïkido, la sensation est la clé de voûte d’un dialogue entre Uké et Tori, dans lequel, par exemple, Tori, par le centrage correct de sa position, fait ressentir à Uké comment et quand il doit chuter sans qu’une parole soit prononcée, car la sensation peut également se partager.

Il y a donc un intérêt pédagogique majeur pour l’apprenti que je suis à chercher à ressentir les « sensations » dont le Senseï cherche à me faire partager la connaissance non seulement parce qu’elles me permettent de vérifier si je fais bien la technique mais parce qu’elles me permettent d’en garder une trace indélébile et me fournissent un moyen de mémorisation commode et adapté à l’exercice.

Un frisson me parcourt et me sort de ma torpeur. L’ombre peu à peu a conquis la page restée blanche. Seul un petit point subsiste, en mémoire de l’hésitation qui m’a fait surseoir à écrire un nouvel épisode. Point final ?… à quoi ? Je ferme mon calepin. Aujourd’hui, je n’aurai rien écrit …