Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 1)
publié du 9 décembre 2006 au 30 juin 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
Les armes : faire de barbarie vertu
Exit le pistolet à tirer
dans les coins, la Kalachnikov qui tousse, le lance-flammes
brasero et la grenade au poivre vert. Nous sommes ici
résolument dans une tradition pluriséculaire, la plus
pure : une tradition mise au point, portée, mitonnée,
par plusieurs armées d’exégètes de la
purée mousseline assaisonnée à la sauce
samouraï.
Je ne sais encore que très peu de choses sur les armes,
voyons tout de même ce que je peux en dire…
Leur nom :
le sabre : le ken ou bokken,
le bâton : le jo,
le couteau : le tanto.
Je ne m’étendrai pas sur leurs caractéristiques
techniques qui se trouvent dans tous les bons manuels, et puis,
je risquerais trop de me couper. Pour ne rien vous cacher, un
avaleur de sabre à qui viendrait l’idée
fantaisiste d’user d’un vrai ken (sabre) n’en
sortirait pas vivant mais en deux morceaux. En effet, le jo mis
à part, bâton en bois de 1,28m, ken et tanto sont des
lames, qui, en vrai, coupent comme des rasoirs ; c’est
pourquoi celles dont on se sert à l’exercice sont en
bois dur. Franchement, c’est tant mieux. Même comme
cela, elles restent très dangereuses. Si elles étaient
en aubier, en liège ou en bois de boîtes à
cigares, croyez-vous qu’elles laisseraient, à
l’effleurement à travers le gi, un petit bleu
ressemblant à la morsure du croc d’un chien ? Il faut
donc les manipuler avec toute l’attention et la prudence
voulues.
Sabre contre sabre, bâton contre bâton, couteau contre
couteau, mains nues contre couteau… Toute la panoplie des
situations est parcourue régulièrement. Toute ? Pas
tout à fait…
Si au tanto on cherche plutôt à désarmer
l’adversaire, quitte à lui coller des atémis qui
lui rendront la raison, au ken on cherche plutôt à lui
trancher la tête ou à l’ouvrir en deux pour lui
faire recouvrer la voie de la sagesse. Quant au jo, la nuance
s’impose : là aussi désarmer l’adversaire
n’est pas hors de propos mais s’il insiste, on peut
toujours lui fracasser un petit quelque chose, un sternum, un
genou qui traîne, que sais-je encore !!!
Je ne m’engage pas beaucoup en affirmant que les armes sont
l’extension de nos petits poings vengeurs, de nos mains de
primate reconverti dans la grande distribution de claques,
toujours prêtes à souffleter leur petit monde. Or, en
aïkido, les exercices au sabre, au bâton, au couteau
sont souvent des préalables nécessaires à la
plupart des techniques à mains nues. Ces techniques ont
été inspirées à Maître Morihei Ueshiba
(1883-1969), inventeur de cet art martial pacifique qu’est
l’aïkido, par sa pratique des armes, faisant ainsi de
barbarie vertu. Aussi n’est-il pas rare dans un cours de
commencer une même technique par les armes et de la
poursuivre à mains nues, ou de faire des allers-retours
d’un moyen à l’autre pour en évoquer les
similitudes.
Évidemment, tous les coups possibles sont permis, même
les coups de poing, qui permettent de déstabiliser
l’adversaire porteur d’une arme.
Disposer d’une arme est une grande force mais aussi une
grande fragilité : l’attaquant concentre toute son
attention et son énergie sur l’utilisation de son
arme. On s’en rend particulièrement compte dans
l’exercice « couteau contre mains nues ». Vous me
direz qu’il reste toujours la possibilité de lancer le
couteau, mais quelques raisons président au caractère
hautement improbable de la situation.
D’abord, le tanto est un arme de poing et non une arme de
jet.
Ensuite, il est vivement recommandé de ne jamais le saisir
par la lame, la conséquence immédiate pouvant être
de se trouver réduit à chercher ses doigts à
quatre pattes sur le tatami… Ce qui provoquerait
immanquablement l’hilarité bon enfant de vos petits
camarades de classe.
Enfin, celui qui détient une arme a tendance à la
garder plutôt qu’à s’en
débarrasser…
Il me semble que voilà bien toutes les raisons pour
lesquelles on ne connaît pas de lanceur de tantos qui ait
fait carrière, même chez Bouglione.
Aux armes enfin, on crie beaucoup. Chose que l’on ne
pratique pas à mains nues, du moins à ce que j’ai
pu observer jusqu’ici. Le cri porte un nom : le kiaï.
Les Britanniques, fins blagueurs, semblent être à
l’origine de sa réputation de « cri qui tue
» au XIXe siècle. Mais laissons-là les petits
malins, les anecdotes et les légendes pour l’instant :
ce cri est quelque chose de trop sérieux pour en galvauder
la présentation.
Je me contenterai aujourd’hui d’en donner une
définition simple : en situation face à un adversaire,
le kiaï est un cri de gorge ou de glotte qui unifie, par
contraction simultanée, la plupart des organes de la cage
thoracique et de l’abdomen en libérant d’un seul
coup toute l’énergie de celui qui le pousse.
Anatomiquement, ce mouvement, s'il est bien contrôlé,
peut ainsi, entre autres vertus, amortir les coups reçus par
le pratiquant.
Ce n’est pas tout, tel que je l’ai vu réaliser,
il donne un air indéniable d’autorité à
celui qui le pousse, c’est le moins que l’on puisse
dire car celui qui l’entend (j’avais d’abord
écrit qui le « reçoit » comme l’on
reçoit un coup…) semble être au bas mot
paralysé par l’attaque conjuguée au cri.
Est-ce un effet de mon éducation judéo-chrétienne,
du sens, asséné à coup de punitions, de la mesure,
de la réserve et de la bienséance, d’une pudeur
naturelle hors de propos ??? Force m’est de constater que
le nouveau que je suis a un peu de mal à pratiquer ce
hurlement brusque, notamment à conjuguer l’attaque et
le cri à l’unisson et mes cris essoufflés
tiennent plus des ahanements d’un porte-faix ou des
pépiements d’un poulet nourri au grain que du
feulement du tigre affamé ou du barrissement de
l’éléphant qui s’apprête à foncer
sur son agresseur.
D’ailleurs, leur effet se résume à peu de chose :
terrifier seulement ma propre image dans le miroir !