Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 2)

publication hebdomadaire depuis octobre 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

Vers la saison 1

Le plus beau matin du monde

À tous les nouveaux.
Ceux qui sont arrivés,
ceux qui arrivent
et ceux qui arriveront.

C’est un fait, parmi vous peu disent : « je suis venu à l’Aïkido parce que j’ai vu la pub à la télé ».
De bouche-en-cœur à oreille en chou-fleur, l’information circule : « l’Aïkido, tu connais ? ». C’est certainement le mode de « recrutement » à la fois le plus naturel et le plus efficace. En tous cas, celui qui donne le meilleur résultat. Apprendre qu’un art martial existe, se poser la question : en faire ou pas ?, faire le pas de venir voir cela de plus près, mieux : oser une séance d’essai, tout cela n’est rien moins qu’évident, et surtout, ne répond pas à la question : mais, bon sang, pourquoi les nouveaux viennent-ils à l’Aïkido ?
Certains parmi vous viennent un peu par hasard. Moi-même qui vous parle, je marchais à pas abandonnés quand je vis surgir une petite lumière dans la nuit de Marcq : c’était le dojo. Son scintillement dans le soir m’invita plus que ne l’aurait fait la danse vibrillonnante du sphinx au temps des amours… À quoi cela tient tout de même…
Quelques-uns viennent pour se donner bonne conscience : pratiquer une activité physique pour dénouer un corps sédentaire, perclus de tracas, d’ennui mêlé de stress et de ne bouger qu’assis sur un fauteuil d’ordinateur monté sur roulettes…
Certains veulent changer d’horizon et passer —mettons— du mambo ou du chachacha à l’Aïkido. Correspondance confondante entre la danse et cet art de la volte, de la chute et de l’esquive, n’y a t-il pas là comme une sorte de chorégraphie ? Cette vision de l’Aïkido, immédiate, spectaculaire, propre à susciter l’étonnement, donne certainement aussi l’envie de tenter l’expérience. Tenez, par exemple, un ancien collectionneur de timbres-poste, en rupture de variétés exotiques, m’a un jour fait la confidence, sous le sceau du secret, que la démonstration d’Aïkido à laquelle il avait assisté, les yeux ronds, un filet de salive au menton, était tellement au-delà de tout ce que l’univers autorisé par ses pincettes et ses vignettes sacro-saintes lui avait révélé jusqu’ici qu’elle avait suffi à le convaincre d’adhérer au premier club venu sans une once d’hésitation. Scotché comme une Marianne autocollante sur du caramel mou, il avait troqué cette passion nouvelle, chassant l’autre sans regret…
Certains y viennent pour se prouver quelque chose. Quoi ? Eux seuls le savent, laissons-leur le secret.
D’autres encore s’arment de cette autre raison, tellement évidente : apprendre à se défendre. Un art martial : n’est-il pas de plus charmant défi ? Défi paradoxal, au moins en apparence : Quoi, moi ? Devenir un combattant serein quand je n’ai seulement jamais essuyé de rixe ? Quand on ne m’a jamais seulement soustrait malgré moi dans le métro mon larfeuille et ses coupons de tiercé ? Quand on ne m’a jamais réclamé ma bicyclette sous la menace hélicoïdale d’une chaîne à vélo ?...
On notera aussi que, pour les esprits supérieurs et documentés, l’Aïkido peut emporter la conviction de le pratiquer par ce qui en fait sa spécificité, si originale dans la paysage des arts martiaux : un art martial, certes, mais qui vise à répandre la paix. Il faut bien reconnaître que dit en ces termes, ça sonne un peu déjanté. C’est pourtant vrai. Un art martial qui vise non seulement à se défendre mais qui apprend à l’agressé à protéger son agresseur contre lui-même, autant que faire se peut et dans la limite des places disponibles.
Mme Li : « Heu… Tu peux me la refaire ? »
Oui, vous avez raison, Mme Li, je ne suis pas sûr que, sans pratique, on puisse avoir une juste compréhension de ce que cette raison-là signifie…
Puis vient le moment tant attendu.
La pratique commencée, beaucoup ont ce sentiment de s’engager dans un sentier qu’ils découvrent au fil des cours comme ils chemineraient en forêt, émerveillés de voir de grands arbres, ébahis de leur diversité, de leur couleur, de la puissance qui s’en dégage et en même temps désappointés de se voir dans l’incapacité de repérer sa route dans le dédale de leurs formes, de leurs noms, de reconnaître ceux qu’ils ont déjà vus, avec cette sensation enfin, à la fois troublante et paisible et rassurante, d’être un peu perdus sur une voie qui mène quelque part. Plus rares, quelques-uns ont le sentiment avéré d’avoir enfin trouvé « leur » voie, celle qu’ils cherchaient sans savoir au juste laquelle. Une voie dont ils ont l’impression de reconnaître le parcours pour l’avoir appelé de tous leurs vœux. De vrais Petits Poucets qui ramasseraient sans scrupule les cailloux blancs qu’ils n’ont jamais semés mais dont ils ne doutent pas un instant qu’ils leur étaient destinés. Car, O Sensei y souscrirait sans doute, ils leur sont bien destinés.
L’inventaire pourrait être long et je gage que, pour une même personne, plusieurs raisons président à sa décision de commencer l’Aïkido et qu’il serait bien difficile de démêler laquelle prédomine dans le kaléidoscope de ses intentions. On reprocherait à tort à la statistique de ne donner de ces raisons que des visions de synthèse le plus souvent impropres à servir de miroir à qui s’y regarde : cela n’est pas sa vocation.
Pourquoi vient-on à l’Aïkido ? » enfin est une question souvent posée par les avancés aux nouveaux. Elle titille leur curiosité, brûle leurs lèvres, torture leur conscience, les empêche enfin de dormir la nuit, au point de devoir compter, dans les suées froides et le tremblement des fièvres, les moutons en japonais : hitch, ni, san, yon,… sans succès ! Sans doute, est-ce une question à laquelle ils ont du mal à répondre pour eux-mêmes. Peut-être —que sais-je ? — leur rappelle-t-elle avec nostalgie leurs propres débuts et ressentent-ils une pointe de jalousie : n’est-il rien de plus excitant que d’être nouveau ? De s’ébahir de tout ce que l’avenir nous réserve dans un chemin inconnu que l’on découvre à peine ? De savoir que, de cours en cours, de nouvelles surprises nous attendent ?
Je doute toutefois que nos Aïkidokas aient de tels sentiments et, à leur image, vous apprendrez vite, en en faisant l’expérience par vous-mêmes, qu’à pratiquer l’Aïkido, on ne cesse jamais vraiment d’être un cœur neuf dans un corps auquel, à défaut de le rendre plus neuf, on prête attention.
C’est un fait. L’Aïkido ne fait pas l’objet de pub à la télé. Vous pouvez jeter votre télé.