Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 2)
publication hebdomadaire depuis octobre 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
Nœuds, intrigue et dénouement
Bien que
nosrenseignements soient faux,
nous ne les garantissons pas.
(Éric SATIE)
J’ai
commencé ma carrière sans m’en rendre compte.
Petit, je contrôlais les nœuds de serviette à la
cantine. J’avais trouvé ma vocation. Elle était
là, elle m’attendait : je n’avais plus
qu’à l’enfourcher. Avais-je la tête de
l’emploi ? Toujours est-il que le reste est allé de
soi.
Contrôleur de nœuds dans les cheveux à
l’Institution du Sacré-Cœur, de nœuds de
cravate au Hilton Palace (Miami), de nœuds de string au Lido
à Paris, de nœuds de marin sur le Queen Mary, et
même de nœuds de chaise ou d’ombilic, je peux
être fier d’une expérience professionnelle qui
m’a conduit sous tous les horizons. Pour être tout
à fait franc, je ne me connais qu’un seul échec :
le nœud gordien dont un sabre un peu brutal a détruit
le secret d’un coup.
Me voilà vieux. Et pour distraire mes vieux jours, je suis
devenu contrôleur de nœuds de ceinture dans les clubs
d’Aïkido du berceau de mon enfance : la région la
plus septentrionale de la France.
Sur le papier, comme ça, cela ne paraît pas ; mais
c’est un poste important, une promotion, une sorte de
statut honorifique pour services rendus et toute une vie
consacrée au contrôle des nœuds. Tout le monde ne
peut pas en dire autant. Mon père, par exemple, a fini
poinçonneur aux Lilas, et mon grand-père a passé
toute sa vie attaché aux nœuds ferroviaires à
regarder tristement passer les trains. Il faut remonter trois
générations pour trouver un aïeul digne de sauver
la mise de cette généalogie déficiente : mon
arrière-grand-père fut contrôleur de nœuds
coulants à une époque où pendre quelqu’un
était encore monnaie courante, fût-il innocent.
Pour contrôler des nœuds, il ne faut pas manquer de
compétences, d’abord parce qu’il faut savoir les
réaliser, les corriger, les démêler. Chaque
nœud a ses caractéristiques et l’on voit bien,
après un rapide inventaire, qu’un nœud
dépend très étroitement de l’usage que
l’on peut, ou compte, en faire.
Ainsi, à l’Aïkido, le nœud de ceinture (obi)
du kimono (en fait, le keikogi ou gi) est un double
nœud plat assez simple mais redoutable quand il est bien
fait parce qu’alors plus rien ne bouge. Ce nœud est
fondamental pour la pratique car il est le repère du centre
pour le pratiquant. Or rien ne déconcentre tant que
d’avoir une ceinture mal ajustée, mal serrée et
que d’être dépenaillé. Le pratiquant a
besoin d’être et de rester concentré et, plus que
tout, de compter sur son centre pour accomplir une technique.
Pour contrôler des nœuds, il faut des compétences,
et celles-ci s’acquièrent de multiples façons :
sur le terrain (ou sur la mer), dans la nature, dans les livres,
sur les bancs de l’école, voire de la faculté. Il
faut multiplier les expériences. Pour moi, j’ai appris
à réaliser le nœud de ceinture du keikogi
en traduisant un conte japonais très ancien qui remonte
à la préhistoire des arts martiaux. Le
voici :
Le long serpent blanc aux yeux rouges
Un long serpent
blanc aux yeux rouges nageait sur les eaux calmes d’une
fontaine sacrée, ses anneaux se déroulant si vite,
à certains moments, que, trompant l’observateur le
plus attentif, son corps semblait glisser vers
l’arrière, alors même qu’il avançait,
têtu et silencieux, vers une princesse qui se baignait.
La princesse, toute à ses ablutions, ne le voyait pas venir.
Soulevant les pans de son kimono fleuri, elle goûtait, les
pieds dans l’eau, la fraîcheur du soir, et les eaux
sombres renvoyaient l’écho de ses soupirs. Le parfum
des fleurs conjugué au calme du soir tressait une natte de
bonheur où son esprit reposait et sa joie exultait. Les
ondes sombres glougloutaient autour d’elle, quand elle
entendit au loin venir à elle son bien-aimé. Elle
referma précipitamment les pans de sa robe et chercha
partout la ceinture qui eût maintenu sa tenue, mais
l’écharpe de soie s’était en allée
avec le courant. Elle n’eut plus d’autre solution que
de se plonger jusqu’aux hanches dans les flots, quand elle
vit avec effroi le serpent la fixer de ses yeux vrilles.
« Ne t’effarouche pas ô Princesse », lui dit
le serpent. « Je vois et peux comprendre ton désarroi !
Je vais t’aider à sauver la situation aux yeux de ton
bien-aimé. Laisse-moi faire et personne autre que toi ne
pourra dénouer la ceinture que je vais faire de mon corps
autour de tes reins. »
La princesse tétanisée à la vue du serpent et
troublée par l’arrivée de son amant n’eut
d’autre choix que de laisser le serpent agir à sa
guise et voici comment s’y prit le serpent :
Rassemblant les lés de tissu, il se glissa d’abord
autour de la taille de la Princesse en en faisant deux fois le
tour si bien que son corps souple, après un tour complet,
croisa devant le ventre de la Princesse et chacune de ses
extrémités se tendit de droite et de gauche, la
tête du serpent pointant vers la gauche de la princesse.
Le serpent glissant sa tête par l’intérieur la
dressa sous cette ceinture improvisée, passant ainsi sous
les deux tours, pour revenir par dessus puis vers la droite et la
ranger parallèlement à la droite de l’autre
extrémité.
Le serpent rapporta alors cette dernière par-dessus, la
glissant sous les deux tours pour revenir par devant se loger
dans la boucle formée par l’extrémité de la
tête et ainsi pointer vers la gauche.
Il n’était plus que de serrer. Ce que le serpent fit
de bonne grâce, permettant ainsi à la Princesse de se
redresser et d’arborer la ceinture la plus jolie du temps,
ornée de deux rubis sertis dans la porcelaine blanche
d’une ceinture à anneaux articulés. Il tint
parole car nulle autre que la Princesse ne put desserrer et
dénouer ce nœud. On dit même— mais cela
reste à confirmer— que l’amant en fut un peu
contrarié.
Le serpent banc aux yeux rouges venait d’inventer le double
nœud plat avec lequel on serre la ceinture du
keikogi.
Un conte un peu fleur bleue, je le concède, mais il possède une vertu : il aide à se souvenir… comme un nœud à son mouchoir.