Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 2)
publication hebdomadaire depuis octobre 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
Brèves de tatami
"J'étais
tranquille j'étais pénard
Accoudé au comptoir
Le type est entré dans le bar
A commandé un café noir…"
Renaud Séchan 1976
"Laisse Béton"© Allo Music
Pour se rincer la
creuse, l’heure n’est plus au rade mais au
lounge. Le temps est fini où, le doigt sur la couture
du pantalon, l’on devisait debout devant une mousse bien
fraîche ou un kawa vengeur, les yeux plantés sur la
ligne bleue des Vosges. C’est devant un glass empli
d’irisations glauques que le pékin gît
désormais, mollement affalé au plus profond d’un
œuf en mousse de polyuréthane nimbé d’odeurs
de skaï. Paraît que c’est plus chic. Nos
chères « brèves » ont quitté le comptoir
pour migrer vers des divans ou des ottomanes et elles
s’épanchent à présent en épais murmures
d’outre-tombe que des ectoplasmes blêmes prononcent le
regard inspiré. Ne voyez aucune nostalgie dans mon propos.
Il signifie simplement que les temps ont changé.
De même, les samouraïs de l’époque
Edo (1),
confrontés aux fantaisies du temps, furent-ils
amenés à repenser l’art qu’ils avaient si
patiemment élaboré. Lorsque, à l’état
de guerre permanente, succéda une période de paix
relative, la station en seiza (à genoux assis sur les
talons) fut plus courante que la station debout, toujours sur le
qui-vive. La position à genoux, qui sollicite activement le
concours des rotules, semble être quand même, quoi
qu’en pense les Occidentaux, la plus pratique pour boire le
thé ou le saké ; elle est donc devenue la plus
fréquente. Seulement, cette position admise, il a bien fallu
se poser raisonnablement la question de savoir comment, en tenant
compte de cette nouvelle donne, couper le cou de
l’adversaire et cela au mieux de chacune des parties
prenantes.
Or, si l’on reprend mon propos du début, on voit bien
comme la position à genoux, qu’on classerait à
tort et un peu vite dans la catégorie des excentricités
exotiques propres à l’Orient extrême, prend
actuellement tout son sens, ici, maintenant, chez nous.
Loin de moi l’idée de réduire la dichotomie
tachi waza (travail debout) et suwari waza (travail
à genoux) à une histoire de zinc mais tout de
même, il y a un peu de cela.
Partant de cette idée ingénue mais réaliste et
forte, on pourrait être tenté, si l’on est
facétieux et un brin espiègle, d’imaginer les
discussions qui ne manquèrent pas de fleurir autour des
distributeurs de saké où les samouraïs, à la
brune à l’instar des grands fauves, après avoir
bien œuvré toute la journée, venaient se
désaltérer en faisant assaut de paroles
brèves :
(Silence)
— Même à genoux, le mouvement doit partir de vos
hanches, cher ami.
(Silence)
— En effet, c’est une remarque fort judicieuse. Dont
on ne mesure pas encore bien pour l’instant toute
l’universalité. Par exemple, avez-vous remarqué
comme, malgré cette position inconfortable, je réussis
à garder les orteils bien ancrés dans le sol ?
(Silence)
— Certes… Je retiens aussi que, de même que dans
la position debout, il faut s’efforcer d’abord de
sortir de la ligne d’attaque.
(Silence)
— Oui. Mais sans quitter des yeux l’adversaire. Il
faut regarder l’adversaire, croyez-moi. Moi, je regarde
toujours mon adversaire. Non pas en sondant ses intentions droit
dans les yeux car, alors, il ne manquerait pas de capter toute
mon attention, mais en maintenant de lui une vision globale : il
n’est peut-être pas seul…
— Voilà qui est bien parlé. Vous reprendrez bien
un peu de saké ?
— Ho !
Moi j’y dis : « Laisse
béton… »
(1)L'époque d'Edo(Edo jidai)
constitue une des 14 subdivisions traditionnelles de l'histoire
du Japon. Cette période débute vers 1600, avec la prise
du pouvoir par Tokugawa Ieyasu, et se termine vers 1868, avec la
restauration Meiji. Elle est dominée par le shogunat des
Tokugawa dont Edo (aujourd’hui Tōkyō) est la
capitale. Ses traits marquants sont la fermeture du Japon sur
lui-même et une période de paix relative pendant
laquelle les villes et le commerce se
développent.