Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 2)
publication hebdomadaire depuis octobre 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
Saisir sa chance
De petites choses
anodines peuvent revêtir une importance inédite pour
peu qu’on les envisage sous un angle inhabituel.
Je ne sais pas vous mais moi, je repasse. Un torchon, une taie
d’oreiller... Pendant ce temps, au café du coin,
certains distribuent les brèmes autour d’un tapis
vert, d’autres font du shopping avec madame, d’autres
encore défilent en fanfare : j’en connais aussi
– j’ai les noms ! – qui vont à la
pêche. Oh ! Je ne leur lancerai pas la pierre : ça
effraierait le goujon. Moi, je repasse. Une chemise, un mouchoir,
des draps...
Bon, certains diront que repasser n’est pas ce que je fais
de plus viril sur terre et que je devrais éviter de
révéler au monde ce côté de ma
personnalité. Mais, je ne peux m’empêcher de
croire que repasser est une chance là où d’autres
pensent « corvée ». C’est qu’ils
vivent le repassage dans la douleur, le considérant comme du
pâté d’anguille (1) . Pour l’anguille, ils n’ont
pas tort et l’on verra pourquoi ; mais pour le reste, cela
dépend de l’intention qu’on y met.
Repasser est une chance. D’abord, je choisis le moment de
le faire. Du coup, je le fais de bon cœur et je
m’arrange pour ne pas trop attendre : ainsi, le tas de
linge n’est jamais trop important et c’est toujours
un plaisir. Prendre soin des choses. L’odeur chaude du
linge qui se défroisse. Les plis bien nets qui se dessinent.
Cette souplesse du linge sous les doigts, que l’on apprend
à dompter en le saisissant comme il faut, comme l’on
prend une anguille, en le serrant juste ce qu’il faut, en
utilisant des gestes appropriés combinant l’inertie de
la pesanteur, la résistance de l’air, la dynamique du
mouvement et la chaleur dégagée par la sole du fer. Ce
toucher doux sur un corps flexible et chaud en même temps,
si éloigné de la rigidité du bois et de la
pierre.
Et puis, quand vient le tour de mon keikogi, ce
n’est plus du repassage, c’est un aria. Mes gestes se
font rituels et ressemblent à une prière.
J’exagère à peine. J’y mets plus
d’attention que pour le reste, un soin d’une autre
nature comme s’il était le vêtement le plus
précieux de ma garde-robe et mes gestes deviennent plus
lents, plus mesurés. Pendant ce temps, je passe en revue les
cours de la semaine. Je me refais le film du tatami. Je pense
à telle ou telle technique. Comme tout travail manuel
réalisé dans des conditions satisfaisantes, le
repassage, loin d’abêtir, agite mes pensées. Il
faut saisir sa chance car le temps pour penser est si rare que
cette chance-là est aussi bonne qu’une autre.
Naturellement, bien que je m’en défende, je me prends
à imaginer qu’un jour, moi aussi, j’aurai une
pièce supplémentaire à repasser : un hakama aux
plis nombreux. Mais, d’ici là, l’eau aura
coulé sous le pont et ceux qui y trempent leur ligne
aujourd’hui auront eu le temps d’en sortir une
pêche miraculeuse.
Je n’ai pas toujours saisi ma chance quand elle se
présentait et je le regrette un peu : par exemple,
j’aurais aimé chanter le flamenco avec cette voix
déchirée, jouer de la guitare à la façon
d’un Paco de Lucia ou de Titi Robin, avec des doigts
partout qui font sonner les cordes comme des marteaux.
J’étais en Espagne, j’aurais pu m’initier.
Or, je n’ai pas saisi cette chance. Alors,
aujourd’hui, j’écoute leurs disques en
repassant.
Quel rapport ? Eh bien, justement, quand j’ai pu saisir ma
chance de faire de l’Aïkido, je n’ai pas
hésité.
Il faut saisir sa chance parce qu’un jour il sera trop tard
pour repasser.
(1)« Toujours du pâté d’anguille » (Locution proverbiale): se disait autrefois d’une chose qui se répète d’une manière continuelle et monotone.