Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 2)

publication hebdomadaire depuis octobre 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

Vers la saison 1

Je cherche mes mots

Q : En quoi l’aïkido diffère-t-il des sports ordinaires ?
R : L’aïkido est un budô, il s’agit d’un art martial
dont la particularité réside
 dans son attachement au développement spirituel.
[…]
(1)

Depuis quelques jours, cherchant le sujet du prochain épisode, j’étais en défaut d’en trouver. Rien ne venait, pas une histoire, une anecdote, pas un mot qui fît mouche à mon attention et qui m’incitât à écrire. Refusant de céder à l’angoisse de la page blanche, j’allais me résoudre à ne rien faire et attendre que le temps passe, que l’inspiration me revienne. J’en étais là quand je me fis la remarque que le moment était peut-être venu de parler de ce qui me trotte par la tête sans que j’arrive à le formuler, qui est certainement, pour de nombreux aïkidophiles de par le monde, la chose la plus centrale, la plus incontournable. Une chose présente dans chacune des techniques, dans le moindre geste, et pour commencer dès la simple adhésion à cette pratique qu’est l’aïkido : je veux parler de la quête spirituelle qu’elle induit.
Je m’en tiendrai à ce mot : quête spirituelle.
Il est évidemment difficile d’en parler en général, car cette quête est de l’ordre de l’intime, du personnel, du difficilement partageable. Elle peut apparaître aussi comme totalement étrangère à certains. Par exemple, je sais que certains parmi nous font de l’aïkido une discipline sportive, rien de plus. Mais cette position, quoi qu’on en ait, m’apparaît de plus en plus comme une étape parmi d’autres dans une progression.

On ne peut ignorer que Morihei Ueshiba fait de cette quête spirituelle le principe fondateur de son art. Que la cosmogonie qui marque sa foi sous-tend les techniques que nous cherchons à reproduire au mieux de son enseignement. L’aïkido est pour lui et ses disciples l’expression d’une pratique religieuse mêlant par syncrétisme plusieurs religions dont le bouddhisme et le shintoïsme. Il n’a pas manqué de faire part dans ses écrits et ses interventions publiques des illuminations et révélations qui ont jalonné son chemin et qui l’ont aidé à élaborer patiemment son art.
Je voudrai humblement le citer en reproduisant un extrait d’une conférence où il mentionna comment l’expérience de l’identité de son moi avec les choses de l’univers a fondé sa méthode du maniement du sabre :
[…] De nouveau, après quelques jours, lorsque je me tenais debout dans le jardin, il n’y avait plus de sabre ni de moi-même, ni nuages de lumière, j’avais l’impression d’exister au cœur de toutes les choses de l’univers (uni à l’univers). A ce moment, il n’y avait pas de ki de lumière blanche, ma respiration régit l’extrême de l’univers et l’univers est entré dans mon ventre. J’ai compris qu’il s’agissait de l’un des arcanes religieux, et que le secret de l’art martial est le même que celui de la religion. Et j’ai pleuré en extase. (2)

Pour ma part, au regard de mon parcours, l’univers de Morihei Ueshiba reste une terre étrangère dont j’hésite à fouler le sol, parce qu’il me fascine mais me déroute. D’une certaine manière, les écrits et les paroles du Maître me donnent une certaine idée de l’au-delà, de ce que je ne pourrai atteindre, sauf peut-être dans une autre vie, mais qui, pour l’heure, me semble hors de portée.
En même temps, par delà cette incompréhension qui tient beaucoup à nos différences de traditions et de cultures (3), je reçois comme des échos à mes propres cogitations de Français moyen, qui, sous son béret et son pardessus, une baguette de pain plantée sous le bras, cultive une petite pensée de spiritualité dans le secret de son for intérieur, tout en affichant au dehors une préférence non nulle à un athéisme farouche, laïque et républicain.
Plus sérieusement, les mots terre, ciel, Univers sont communs à O Senseï et moi, mais revêtent-ils le même sens ? Pas sûr. Pourtant, j’ai confusément le sentiment que je peux tirer parti de l’expérience transmise par l’enseignement du Maître, entre autres parce qu’elle se réfère à la nature. Après tout, n’est-il pas rassurant d’apprendre que l’univers prend racine en mon ventre ? Mieux : n’est-il pas apaisant de le ressentir par la pratique, l’expérience aidant ?

En fait, la pratique semble la véritable réponse à ces questions : c’est elle qui les fait naître, et c’est elle qui les résout au moins en partie.

Nous avons chacun notre parcours et j’ai bien conscience de ne parler ici qu’en mon nom. Mais je sais aussi que je ne suis pas seul à m’interroger, même s’il n’en est jamais question autrement que dans nos échanges sur le tatami et dans le choix même de cet art martial précis. C’est sûrement bien ainsi car c’est à chacun de trouver les réponses qui lui conviennent.

Ce texte est un petit caillou blanc de plus sur ma route et mon intention n’est nullement de faire du prosélytisme. Je profite simplement de ce que je n’avais rien à dire de particulier aujourd’hui pour évoquer une réflexion qui n’est certainement pas encore arrivée à maturité mais qui me tarabuste et dont je différais jusqu’ici l’expression. Une réflexion présente en moi depuis longtemps, assurément antérieure à ma pratique de l’aïkido mais qui, justement, du fait de celle-ci, prend une tournure particulière, se cristallise dans une gestuelle et, par petites touches et résonances, m’indique une route vers, sinon une harmonie, au moins un accord avec le monde qui m’entoure.
 

(1) Kisshômaru & Moriteru Ueshiba (2006), Aïkido officiel, enseignement fondamental, Noisy-sur-Ecole, Budo Editions ; « Qu’est-ce que l’Aïkido ? », article Questions-réponses sur l’aïkido, page 16.
(2) Cité par Takahashi Hideo, « Introduction générale aux cinq volumes du Takemusu Aiki », p. 59, dans Ueshiba Morihei (2006), Takemusu Aiki, Volume I, Éditions du Cénacle, Lille.
(3) Mais pas seulement, si l’on en croit ce que rapportent Kisshomaru et Moriteru Ueshiba : Il est certain que le concept de ki est au centre de l’aïkido et le Fondateur mettait toujours beaucoup d’emphase sur l’importance du ki. Cependant, l’explication que le Fondateur donnait du ki était difficile à comprendre car souvent obscure, en particulier pour les pratiquant de la nouvelle génération. Certains tentaient, néanmoins, de suivre ce qu’il pouvait dire tandis que d’autres demeuraient totalement hermétiques au sujet. À l’occasion, le Fondateur revenait sur le ki et sur tout ce que le concept sous-tendait, s’exclamant soudain dans un sourire, « il est l’émanation directe des dieux ! ».