Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 2)
publication hebdomadaire depuis octobre 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
L'ombre d'un doute
À Patrick
Mon porte-plume s'est un peu refroidi ces derniers temps. Je pourrais prétendre que l'on est au cœur de l'hiver mais je sais bien que la raison n'est pas là. Je ne peux m'empêcher de penser que l'approche du passage de grade est pour quelque chose dans cette sorte d'aphasie.
Il faut dire aussi
que j'ai fait un rêve. Je cheminais sur une route.
J'étais seul. Cette route allait tout droit. C'était
une de ces routes nues où il n'y avait ni maisons, ni
panneau indicateur, d'arbres pas davantage et personne d'autre
que moi alentour. Elle se perdait à l'horizon d'une campagne
vide, plate et aride, là-bas, à l'infini d'un point
presque déjà disparu. Je marchais donc en silence, dans
mon silence ; et plus j'avançais, moins je savais à
quel endroit de la route je me trouvais. Cette incertitude
grandissait et n'avait de cesse de m'inquiéter car j'avais
renoncé à une certaine innocence, à une certaine
légèreté, à cette fantaisie tranquille qui
consiste à ne pas trop se préoccuper du terme du
voyage, à ne pas trop se poser de questions. Certain, sinon
de bien faire, du moins de ne pas faire de mal.
Je progressais et je prenais soin de faire de mon mieux à
chaque pas. J'avançais le pied de la lenteur et de la
componction d'un homme qui pratique le Taï Chi,
décomposant le mouvement, découplant chacun de mes
muscles et de mes tendons (j'en ai beaucoup !), jouant de mes
articulations et ne laissant rien au hasard dans mon corps. Mais
il semblait que toute l'énergie dont j'étais capable se
gaspillait en pure perte et ne viendrait jamais à bout de
cette route nue et droite comme un i dont la tête majuscule
se perdait dans le couchant, et cela me
désespérait.
Je crois bien que l'approche du passage de grade est pour quelque
chose dans ce rêve… Même si son rapport à
l'aïkido ne tient que dans l'idée de chemin ; car, pour
le reste, la réalité est tout autre et le dément :
on n'est pas seul sur la voie de l'aïki : les professeurs
sont là et surtout le partenaire, qu'il ait le visage d'Uke
ou de Tori, lui qui nous aide à progresser et nous apprend
tout autant. Autre preuve qui fait pièce à tout
sentiment incongru de déréliction : les
entraînements du dimanche matin que l'on organise de
façon si attentionnée pour nous, et qui nous permettent
de " faire nos gammes ".
La voie de
l'aïkido est jalonnée par les grades et ceux-ci n'ont
d'autre utilité que de nous indiquer les pistes de
progrès qu'il convient de travailler. De plus, ils
constituent un temps fort qui consolide la mémorisation des
techniques, même approximativement réalisées comme
dans les premiers kyus, même si tout n'est pas
parfait…
Mais voilà ! La pression monte en cette période de
préparation au grade et ce trac naturel n'est ni plus ni
moins que la manifestation d'un certain degré de conscience
; et on se prend à espérer que ces curieuses
manifestations de peur, une fois transcendées, permettront
de satisfaire aux exercices imposés.
Alors, en attendant le prochain passage de grade, un sentiment
domine que résume très bien Patrick : " le temps du
doute est venu ". Et comme les premières fois : c'est la
panique.
Là, ce soir, assis, à ma table de travail, je
tâche de me remémorer les techniques. Dans les
grésillements de mes circuits, je tente en vain de capter
ces ondes bénéfiques du souvenir, ces sensations si
secourables qu'elles permettent de se remémorer les
techniques sans en appeler à la mémoire de l'esprit.
Mais mon esprit turbine et tourne à vide. Car le corps seul
est capable d'activer ces paradigmes. Et le corps ne parle qu'une
fois en situation, sur le tatami.
Encore dois-je le préciser ? quand il ne trahit pas la
pensée ! Ainsi, par exemple, l'autre soir, le maître
pose la question suivante : quel est le point le plus important
que vous ne devez pas oublier ? " Bon élève ", je
réponds : sortir de la ligne d'attaque. Parfait ! Et,
passant à l'action, je n'ai de cesse d'oublier la consigne
et de n'en rien faire dès le premier échange
!!!
Franchement, il y a des jours où je ne me comprends pas.
Mais chut ! Plus un mot ! Ne nous reste-t-il pas encore quelques séances pour faire face ?
Et puis allons nous coucher ! Après tout, n'est-il pas vrai que trop de réflexion nuit à la progression ?
Lorsque quelqu'un dit, " je ne peux pas me rappeler des techniques que j'ai apprises. Que dois-je faire ? ", la réponse est : " c'est normal d'oublier, il est important d'oublier votre tête, et d'apprendre directement avec votre corps ".(1)
(1)
Kisshômaru et Moriteru Ueshiba (2006), Aïkido
officiel, enseignement fondamental, Noisy-sur-Ecole, Budo
Editions, Introduction " Qu'est-ce que l'Aïkido ? ", article
" Questions-réponses sur l'aïkido ", page
21.