Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 2)

publication hebdomadaire depuis octobre 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

Vers la saison 1

Maître Tchou, Maître Li et l'élève Cao

Dans une province septentrionale reculée du Japon ancien, dans ce qui était alors une petite ville prospère de quelques centaines d’âmes, deux maîtres en arts martiaux, Maître Tchou et Maître Li s’étaient installés et avaient ouvert chacun une école. Concurrents, ils s’opposaient en tout bien que leur enseignement fût de qualité égale - excellente au demeurant - et d’une exigence telle qu’elle avait assis leur réputation sur toute la province et même au-delà. Ils étaient respectés et leurs élèves étaient nombreux et attentifs. Étaient-ils trop semblables ? Partageaient-ils tous deux une soif de pouvoir inextinguible ? Qui sait ?... Toujours est-il que les deux sensei se détestaient et, pour éviter toute guerre dont aucun ne serait sorti vainqueur ni grandi, ils s’ignoraient superbement. Ils cohabitaient ainsi dans la même ville et quand on demandait à l’un ce qu’il pensait de l’autre, un silence de dédain ou un regard appuyé suffisait à faire taire l’insolent. Cette discorde dont l’origine restait un mystère durait depuis si longtemps que l’on finit par la considérer comme acquise, comme un fait accompli.
Il se trouva que Maître Tchou se prit d’amitié pour l’un de ses jeunes élèves du nom de Cao. Ce dernier était constant dans ses efforts et assistait régulièrement aux entraînements ; du moins, quand son travail le lui permettait, car il faisait partie de l’escouade de sentinelles qui gardait les marches de la province et ses tours de gardes l’empêchaient parfois d’assister à tous les cours de son professeur. Cao s‘en désolait car il était passionné et aurait voulu ne rien manquer. Il eut donc l’idée de suivre l’enseignement de Maître Li quand il ne pouvait se rendre à l’enseignement de Maître Tchou.
D’une nature entière et sereine, il résolut, au risque d’encourir le courroux de deux maîtres, de leur faire part de sa décision. Maître Tchou, apprenant la nouvelle, ravala sa salive, retint sa respiration et se retint de crier à la trahison. Maître Li, quant à lui, écouta ses paroles en silence et se défendit tant bien que mal de considérer le jeune homme comme un espion de son concurrent ou un transfuge. Tout alla bien pourtant et il donnait satisfaction à l’un comme à l’autre au point que les maîtres, après quelques mois, finirent par oublier cet arrangement.
Cao restait humble et apprenant. Arrivé depuis peu chez Maître Li, on le donnait comme un débutant plutôt doué.
Vint le moment des passages de grade à l’école dirigée par Maître Li, et ce dernier lui proposa de passer le premier grade de son apprentissage. Ce que Cao fit de bon cœur. Au moment de rendre son verdict et proclamer que Cao avait pleinement satisfait aux épreuves, Maître Li se souvint tout à coup qu’il était aussi l’élève de Maître Tchou.
Se tournant alors vers Cao, il lui demanda :
« - Dis-moi Cao, toi qui es aussi l’élève de maître Tchou, n’as-tu jamais passé de grade chez lui ?
- Si, Maître Li, répondit Cao.
Surpris, Maître Li lui demanda avec un tremblement dans la voix :
- Lequel as-tu passé ?
- J’ai satisfait aux épreuves du troisième kyu, Maître.
- Mais alors, Cao, pourquoi donc as-tu passé seulement le cinquième kyu chez moi ?
- Parce que je me dois à moi-même, aux autres élèves et à mes professeurs de toujours faire mes preuves, même sur les choses premières. Et n’importe ! Cela me faisait une bonne révision ! »
Maître Li fut satisfait de sa réponse et lui attribua le cinquième kyu qu’il avait plus qu’amplement mérité.

On dit que rien de grand ne pousse à l’ombre des grands arbres. Méditant l’aventure, Maître Li se dit qu’on oublie trop souvent leurs propres pousses ! Et il se mit alors à considérer Maître Tchou avec un autre regard.