Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 2)

publication hebdomadaire depuis octobre 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

Vers la saison 1

Du bruit dans la cuisine

" Sans amour on n'est rien du tout. " (1)

Ai est son prénom. Il signifie " amour " en japonais. Moi, je trouve cela troublant.
Elle, elle se sent bien. Je veux dire, dans son siècle. Avec ses Van's à damiers (2), ses jean's slim (3) fluo, et sa bouche en cerise aux lèvres piercées, Mlle Ai s'adonne à la tektonik (4)les samedis après-midi sur les marches de l'Opéra de Lille. Adepte de techno hard-tech depuis sa plus tendre enfance - c'est-à-dire depuis tout de suite - elle n'a pas son pareil pour " sauter " au milieu d'une Battle (5) opposant des crewes (6) de Tekeurs et Breakers (Hip-Hop), deux peuples nomades qui déboulent des faubourgs pour d'amicales rencontres autour d'un autoradio relié à un boomer. Et, au milieu de la bande et de la querelle opposant les danseurs, plus que tout ce bruit, ce qui fait fureur, ce sont ses yeux en amande... Elle ne s'en doute pas car elle est encore ingénue mais Mlle Ai a tout d'une apparition qu'un tsunami aurait amenée sur son dos d'écume, depuis les confins de la zone suburbaine, pour la déposer avec à-propos sur le parvis du temple du bel canto.
Or, pour une fois, la vérité de la rue rejoint celle du tatami : le charme incontestable de Mlle Ai opère même dans le plus simple appareil, entendez-moi bien, même dépouillé de tous ces falbalas qui marquent le temps, même ceint d'un simple keikogi.
Pourtant, en l'envisageant l'autre jour pendant l'entraînement, je me disais que son masque de porcelaine était sans commune mesure avec les " chinoiseries " (7), aux yeux marqués d'un trait, si en vogue dans les manufactures occidentales de faïence, qu'il était loin de rappeler - mettons - un compotier à décor nippon de Sinceny (8) , ou un écritoire à Japonais dansants, sandales pourpres levées, de la fabrique Guillibaud (9), ou tout autre Rouen au décor à la guivre (10)… Dans cette tenue simple et blanche, sa mine et ses grâces, la complexion de son teint, la rondeur de son visage, les joues légèrement en feu, tout en elle évoquait plutôt le " camaïeu carmin " de Fontainebleau, ce service en porcelaine de Sèvres, fleuri de mille roses agrémentées de rehauts d'or, marqué au chiffre de Louis XV.
Tournis que la blancheur de la pâte, égarement que l'éclat de sa glaçure, trouble que l'éclat de l'or, folie que la vivacité qui dessine ses traits, ivresse que tout cela !... Quoi !? On peut être apprenti aïkidoka, on n'en est pas moins homme.
J'en étais là de mes songes, quand je repris pied dans la réalité : nous étions face à face, Ai et moi, sur le tatami. Le Maître nous avait indiqué une technique à exécuter sans que je n'y prisse vraiment garde. Tout ce que j'avais retenu est qu'elle démarrait sur une saisie à l'épaule. Je saisis donc Ai en kata dori, la tirant doucement vers moi comme l'aurait fait tout agresseur normalement constitué. Ai pivota alors vivement en tenkan levant une main au dessus de sa tête puis, sur un henka, se plaça un genou en terre, l'autre à l'équerre, me prit fermement derrière par l'épaule et m'entraîna avec autorité, par un mouvement de bascule, dans une chute à me fêler la soupière.
Aïe !
Très beau geste, techniquement très pur et très efficace, qui tenait moins des gesticulations de rue que de certaines passes de hip-hop, combinant astucieusement spin (11) et up rock (12) . Ainsi métamorphosé en béquille à tête humaine (13), je me relevai tant bien que mal de ma contemplation que venait de balayer d'un geste une spirale toute enguirlandée de fleurs.
Pourtant, je ne lui avais pas apporté de bonbons.

Allez, les amoureux, bonne fête de Saint Valentin !
14 février 2008

(1) La Goualante du Pauvre Jean, paroles : René Rouzaud, musique : Marguerite Monnot, 1954.
(2) Van's à damiers : chaussures de campeur customisées.
(3) Slim : moulant.
(4) Tektonik : danse de rue associant gesticulations de bras et sauts plus ou moins acrobatiques.
(5) Battle : concours, défi, joute, combat.
(6) Crew : équipe.
(7) " Chinoiseries " : vers 1730, la mode de l'exotisme oriental, et plus encore des chinoiseries, fut répandue dans l'ensemble des arts décoratifs y compris chez les fabricants de porcelaine et de faïence. La Chine, au sens large puisqu'on y mêle l'Inde, le Japon, et l'Extrême-Orient, fut le prétexte de toutes les fantaisies.
(8) Sinceny : manufacture de porcelaine picarde.
(9) Guillibaud : manufacture de porcelaine rouennaise.
(10) La guivre représentait un dragon, symbole de l'empereur de Chine.
(11) Spin : tour sur une partie du corps.
(12) Up rock : danse de combat.
(13) Pour garnir la poignée d'une canne, les " pômes " ou pommeaux de jonc pouvaient revêtir différentes formes en porcelaine : petites sphères (pommes), bouts arrondis, poignées en T (" marteau "), bec-de-corbeau (" bec-de-corbin ") et " béquilles " à la forme sinueuse et effilée dont un côté portait souvent la tête d'un personnage grotesque ou fantastique.