Aïkido : Le journal d'un
débutant
(Saison 2)
publication hebdomadaire depuis octobre 2007
Sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
Budô (1/2) : It's no fun to compete
Avant de commencer
l’aïkido, je voyais dans l’absence de
l’aïkido aux Jeux Olympiques un paradoxe que je ne
m’expliquais pas.
Je ne comprenais pas comment il était possible qu’un
art martial, dont la caractéristique essentielle est la
non-violence, ne pouvait ni ne voulait figurer au rang des
disciplines promues par l’olympisme dont la vocation est la
paix.
Puis, je me suis rendu compte que je faisais un contresens.
L’esprit olympique et l’esprit du Budô
s’opposent. La pratique olympique basée sur la
compétition s’oppose à la pratique de
l’aïkido qui cherche l’harmonie.
En privilégiant la compétition sportive, les Jeux
Olympiques se présentent comme la continuité de la
guerre par un autre moyen que la destruction. Bien que
pacifiques, les Jeux Olympiques ne sont pas non-violents et il
s’agit bien de vaincre l’autre, non de chercher
l’harmonie avec lui. Au cœur des Jeux Olympiques, il
y a le sport, plus précisément le sport de
compétition. Certains arts martiaux comme le judo, le
taekwondo, la lutte ont privilégié l'aspect sportif
de la pratique afin de se rendre accessibles et populaires et ont
de ce fait aidé à la diffusion par le monde de la
pratique des arts martiaux japonais. Le judo notamment est un
sport olympique depuis 1964 et la condition pour cela est que des
compétitions soient organisées.
L’esprit des Jeux Olympiques, qu’il faut bien
sûr distinguer de la médiatisation qui en est faite
avec toutes ses dérives, est donc éloigné de
la pratique de l’aïkido sur le fond. Toutefois,
l’évènement olympique réserve toujours
son lot de surprises qui parfois, comme cette histoire vraie du
coureur de fond Pyambu Tuul aux J.O. de Barcelone en 1992,
ferait penser que l’esprit du budô n’en est pas
tout à fait absent. Je ne résiste pas au plaisir de
vous la raconter.
Un représentant de la Mongolie courant le marathon aux
Jeux Olympiques de 1992 avait de quoi surprendre car ce pays
était principalement connu jusqu’ici pour ses
prouesses en lutte. Et c’est tout. Mais Pyambu Tuul
s’entraîna tant et si bien qu’il fut
envoyé aux Jeux pour leur événement vedette
le plus épuisant, le marathon.
Dès le départ de la course, il se retrouva lanterne
rouge. Tous les autres allaient bien trop vite pour lui. Il dut
éprouver vivement le rythme avec lequel les autres
coureurs menaient la course en tête. À la fin, quand
Hwang Young-Cho, le Coréen, passa la ligne
d’arrivée obtenant la médaille d’or
avec un temps de 2 heures 13 minutes et 23 secondes, Tuul se
trouvait encore à deux heures de
l’arrivée.
Les officiels consultaient anxieusement leur montre. La
cérémonie de clôture approchait et la
configuration du plancher du stade principal devait être
changée tout autour de façon à se
prêter aux prestations de danse et de fête. Les
millions de spectateurs devaient assister à la
cérémonie de clôture dans la dignité
qui était requise pour un tel événement.
Aussi la décision suivante fut-elle prise : tout coureur
arrivant après trois heures de course serait guidé
ailleurs que vers l’aire d’arrivée du stade
principal et finirait son marathon sur la piste
d’entraînement attenante. Au bout du compte, le seul
à qui cette règle fut appliquée fut Pyambu
Tuul de Mongolie. Il fut dirigé vers la piste
d’entraînement et, dans la nuit, à la seule
lueur d’un projecteur qu’un officiel lui tendait pour
lui montrer la route, il courut péniblement vers
l’arrivée. Son temps annoncé officiellement
fut de quatre heures passées de quelques minutes.
Les journalistes se pressèrent pour voir Tuul et ce que
l’on considérait déjà comme une bonne
blague. Ils lui demandèrent : « Comment
expliquez-vous qu’il vous ait fallu tant de temps ?
», « Est-ce le plus beau jour de votre vie ?
»… et des questions de ce genre.
Tuul tint une conférence de presse au cours de laquelle il
répondit tranquillement et calmement. Par la voix
d’un interprète, il répondit : « Non,
le temps que j’ai réalisé n’est pas si
mauvais, la preuve en est que vous pourriez considérer ma
course comme le record de Mongolie du marathon olympique »
Ce fut déjà en soi une excellente
réponse.
Il poursuivit : « Et, à la question “Est-ce
que cela a été le plus beau jour de ma vie
?”, je réponds que non, cela ne l’a pas
été. »
Les journalistes grattant leur bloc-notes voulurent en savoir
davantage.
Tuul répondit : « Il y a de cela six mois,
j’étais totalement aveugle. Lorsque je
m’entraînais, je ne pouvais le faire qu’avec
l’aide d’amis qui couraient en ma compagnie. Mais un
groupe de médecins vint dans mon pays l’année
dernière en mission humanitaire. L’un d’eux
m’examina les yeux et m’interrogea. Je lui
répondis que je ne voyais plus depuis mon enfance. Il me
répondit : “Mais je peux vous faire recouvrer la vue
par une simple opération.” C’est ce
qu’il fit et, après 20 ans, je peux voir de nouveau.
Aussi, aujourd’hui n’est pas le plus beau jour de ma
vie. Le plus beau jour, ce fut quand j’ai recouvré
ma vue, lorsque j’ai pu voir ma femme et mes deux filles
pour la première fois. Elles sont magnifiques. »
Je me suis plu à vous raconter cette histoire pas
seulement parce qu’elle est vraie, belle et
émouvante mais aussi parce qu’il me semble que la
performance de Pyambu Tuul, sans rien ôter à la
gloire du vainqueur réel de l’épreuve,
illustre en quelque manière l’esprit du budô
et combien mal récompensé aux Jeux Olympiques est
l’effort sur la voie de l’accomplissement d’un
athlète dès lors que sa performance ne satisfait
pas à la victoire sur les autres
concurrents.