Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 3)

Publié depuis le 9 décembre 2006 sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

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6. Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes : […]

" Voyelles " -Arthur RIMBAUD (1854-1891)

S'il y a bien une lecture qu'un aïkidoka, à plus ou moins long terme d'une pratique bien engagée, devrait s'imposer, c'est bien celle des écrits et des conférences qu'Ô Sensei nous a légués.

Au moins par curiosité.

Hélas ! Il faut bien reconnaître que nous avons trop souvent affaire à des témoignages indirects.

Laissons de côté pour l'instant l'obstacle de la langue et le fait que les propos du maître soient traduits du Japonais.

Nous trouvons ses paroles et ses écrits rapportés dans des récits de personnes dont les bonnes intentions ne sont pas discutables, le plus souvent : ce sont des gens qui pouvaient dire qu'ils y étaient, des élèves de la première heure jusqu'à ceux de la dernière et même au-delà ; on trouve des gloseurs aussi, des philosophes spécialisés dans la maïeutique subtile des arts martiaux, des historiens qui se font une spécialité de mettre en relation les chevaliers paysans de l'an 1000 au Lac de Paladru avec les archéo-samouraïs de l'époque pré-Edo, des bretteurs de doctrines de tous ordres, des pourfendeurs d'ignorance du budo devant l'éternel, toute une armada d'héritiers d'Ô Sensei que seule réussit à unir, pure et comme désincarnée, une certaine pratique de l'aïkido…

Houp-là ! Que l'on me comprenne bien : même s'il y a, de-ci de-là, quelques discordances, si les styles d'aïkido fleurissent au point, à l'extrême, de ne plus se reconnaître un lien de parenté, il n'est pas dans mes intentions de remettre en cause la parole des uns ou des autres, de les opposer ni de militer pour qu'on y reste sourd. D'ailleurs, n'ajouté-je pas moi-même mon humble voix à ce concert ? Mais il y a une chose claire avec laquelle tout le monde ne peut être que d'accord : il est rare d'accéder directement à l'enseignement et aux paroles du maître.

Or ces paroles existent. Certains les ont recueillies et il ne restait plus qu'à les traduire au plus près : c'est chose faite en partie.

Je vous avais déjà signalé, dans une autre vie, la publication du volume I du Takemusu Aïki(1) aux Éditions du Cénacle (lien), ouvrage qui " regroupe les enseignements du fondateur de l'aïkido, le vénérable Ueshiba Morihei. ". La citation date d'octobre 1986 et peut être taxée d'une partialité de bon aloi puisqu'elle est d'Ueshiba Kisshomaru lui-même, Aïkido Doshu et fils de Morihei, qui ajoute : " M. Takahashi Hideo les a recueillis de manière fidèle, en exprimant clairement certains passages difficiles à comprendre. "

Je n'irai pas par quatre chemins, ces écrits m'ont carrément dérouté : le maître établit une relation constante et subordonnée de la pratique de l'aïkido à la religion, proclamant que, sans la foi et le recours à la prière, la voie de l'Aïkido est impossible. Une religion syncrétique, mêlant shintoïsme et bouddhisme en référence à des cosmogonies qui m'étaient, me sont et me resteront toujours, je le crains, totalement étrangères. Faute de m'être informé au préalable, je reconnais à ma courte honte que cette vision des choses m'avait échappé bien qu'à la réflexion, je doive au fait de l'avoir ignorée le culot de m'être aventuré sur le tatami...

La forme poétique des leçons que le Maître a tirée de son expérience devait achever de raviver mon sentiment d'inculture de l'Orient, me faire comprendre mon indignité à recevoir un tel message et, oui, j'ose le dire, me placer dans un état de choc tel que j'en ai perdu un moment l'appétit.

Je le dis tout net : il est revenu avec le volume II(2). Est-ce le temps qui a passé ? La pratique qui commence à faire effet ? Une certaine de forme d'accoutumance et si oui à quoi au juste ? Est-ce le contenu de ce volume II lui-même ? Je ne sais pas. Mais me voilà réconcilié avec les discours du Maître et je me sens davantage disposé à l'écouter.

L'ouvrage est consacré à des conférences que Maître Ueshiba a effectuées sur le thème du kototama [" l'âme des mots "], pratique suprême de l'aïkido. " C'est la croyance selon laquelle les sons et les mots possèdent une puissance et un esprit intrinsèques. ".(…) " Ueshiba fait correspondre la notion de kototama à la notion biblique du Verbe. Il désigne en effet le kototama comme la puissance qui est à l'origine de la Création et qui préside à toutes les manifestations du monde. Le kototama ne s'identifie donc pas au son produit par l'organe phonateur. La parole, à l'instar du geste et de la pensée, est elle-même la manifestation du kototama, autrement dit du Verbe divin. " (p. 145, note des traducteurs). On y apprend ainsi le rôle déterminant des voyelles et de certaines syllabes dans la pratique de l'aïkido que je vous laisse le soin de découvrir(3).

Mais je ne voudrais pas me montrer parjure à moi-même en omettant de donner la parole au maître lui-même ; voici donc, pour vous mettre en appétit, une citation extraite de la première conférence de l'ouvrage intitulée L'aïkido est la voie du principe de la lignée unique des dix mille mondes de l'univers. Et je vous invite à vous laisser porter par les mots :

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" L'aïkido(4) est la voie principielle de la lignée unique des dix mille mondes de l'univers(5) . Avant que ne soit née la divinité originelle parentale de l'origine unique, autrement dit avant que naisse la voix SU de l'univers, le Grand Vide existait.

L'aïkido est l'activité qui trouve son origine et sa force vitale dans cette histoire qui commence dès l'ancienne époque des dieux de notre pays. Par sa pratique, on découvre le sens de Matsurugi(6). Fondé sur cette réalité et cette existence, mon aïkido consiste à faire la pratique selon le mouvement du Ciel.

Cela est le véritable art martial. Il est l'expression de l'univers issu de l'origine unique, l'expression du nœud de l'eau et du feu. C'est-à-dire qu'il est la respiration du Ciel et de la respiration de la Terre qui produit un souffle unique. C'est ce que l'on nomme " takemusu aiki ". Je vais vous expliquer cela.

Moi-même, grâce au travail de SU et de U, depuis le centre de l'abdomen, je laisse se produire les voix A O U E I par la bouche du corps physique, en vertu de l'association de l'âme spirituelle et du corps de chair, qui m'ont été attribués. Ces formes résultent du travail de l'eau et du feu. Ce sont les manifestations des frictions produites par le contraste de l'eau et du feu. C'est l'interaction des divinités Takamimusubi et Kamimusubi(7) lorsqu'elles dansent, formant une spirale ascendante à droite et descendante à gauche… "

Rendez-vous pour la suite dans l'ouvrage…

[…] O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

" Voyelles " - Arthur RIMBAUD (1854-1891)

(1) Dans cet article, il est question de l'ouvrage suivant : Takemusu Aïki de Ueshiba Morihei, textes recueillis par Takahashi Hideo, Volume I (2006) et II (2008), édition française : Éditions du Cénacle de France, 43, avenue du Peuple Belge, 59800 LILLE.

(2) En passant, on y lit aussi une très intéressante préface de Bruno Traversi sur la difficile traduction du mot waza en " technique " et sur les mérites et les manques comparés de ces deux concepts pour rendre compte de la pratique réelle de l'aïkido à ses degrés divers de mise en œuvre.

(3) Rôle que l'on a déjà évoqué, quoique trop rapidement, ici même dans une des saisons de ce Journal à l'occasion du kiaï.

(4) Les mots en caractères gras sont amplement annotés, expliqués et commentés dans l'ouvrage de façon à nous les rendre compréhensibles. Les notes ajoutées reprennent en partie celles des traducteurs et n'ont qu'une valeur indicative.

(5) " Cette expression exprime que la multitude des choses composant l'univers ont une origine unique […] "

(6) " Véritable sabre " : sabre sacré légendaire Ame no Murakumo no Tsurugi, " le sabre du ciel aux nuages regroupés " ou Kusanagi no tsurugi " le sabre coupant l'herbe ", l'un des trois joyaux du shinto.

(7) Selon le Kojiki, qui figure parmi les premiers écrits japonais, ces deux divinités sont apparues spontanément à la suite de Ame-no-minaka-nushi, première divinité de la création.