Aïkido
: Le journal d'un débutant
(Saison 3)
Publié depuis le 9 décembre 2006 sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
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14. Carte postale de Damas
Damas. 24 décembre. Ici comme ailleurs c'est la trêve des confiseurs. En début de mois, la fête de l'Aïd el-Kebir (Grande fête ou fête du sacrifice) pour la majorité musulmane et maintenant Noël forment les parenthèses de cette période de réjouissances.
Le vent souffle sur Damas et l'on craint un vent d'Est chargé du sable de la steppe toute proche. Le ciel est pourtant brillant d'une clarté rare dans cet air habituellement si poussiéreux et pollué. Car Damas est une ville moderne dont l'accès à la modernité entraîne un flot continu et endémique de voitures et de camions, tapissant le macadam. Les taxis jaunes tracent des cohortes ininterrompues et klaxonnantes qui se déversent dans les ronds-points en cercles anarchiques qui se croisent, asphyxiant toute velléité de circulation. Le vent souffle violemment apportant un froid étrangement humide car il a plu cette nuit. Une humidité qu'on est plus accoutumé à rencontrer à Lattaquié, autre grande ville qui se trouve au bord de la mer plus au Nord.
Notre séjour est plus tranquille et moins touristique qu'en juillet. Nous ne sortons que pour faire quelques courses et visitons peu. Nous sommes avant tout venus rendre visite à notre petit-fils né en Novembre. Tout cela donne une vie un peu sous cloche. Sous la cloche, on ne peut pas être ici plus en France qu'en France même… Certes, les produits que nous mangeons rappellent la Syrie : mezzés, frikké (des germes de blé vert concassé que l'on cuisine comme le riz), yaourts, viande de mouton… Bien sûr, nous entendons, des innombrables Mosquées de Damas, les appels à la prière des Muezzins. Leur voix puissante encore amplifiée par les haut-parleurs nous semble pourtant plus discrète qu'en juillet. Peut-être nous sommes-nous faits aux bruits de la ville ?
Les tourterelles de Damas joignent leur voix au concert. Elles ont une voilure qui varie du beige au bistre avec des reflets roux, qui cache les duvets bleus et les grises rémiges de leurs dessous ; elles sont élégantes et fines, aussi nombreuses en été que les congrégations religieuses de ce pays, beaucoup moins en hiver car la plupart migrent vers l'Égypte voisine. Mais celles qui restent roucoulent avec autant de passion qu'en été, quoiqu'à des horaires plus " chrétiens ". Les pigeons sédentaires volent en nuée, haut dans le ciel, avec, dans les mouvements, une coordination millimétrique de banc de poissons pendant que quelques pies craquètent aux sommets des immeubles de rapport constellés de paraboles rouillées dans un désordre de fils électriques sans nom.
Les heures qui s'égrènent au rythme des prières sont raccourcies par une journée qui ne prête à la lumière du soleil que quelques heures. Le temps de faire la sieste et la nuit est là. Le reste est tout entier consacré à la nuit noire qui envahit rapidement les rues encombrées que de petites ampoules sans abat-jour, jaunes et faibles, jalonnent, de guérites en guérites, de janissaires en guetteurs, qu'ils soient de la police, secrète ou non, de l'armée, ou de la police politique, harnachés de pistolets mitrailleurs. Il faut dire que nous sommes dans le quartier des ambassades et des représentations de toutes sortes et de tous pays, c'est pourquoi la zone est si protégée, si ostensiblement protégée. Hors de cette aire constamment veillée par les armes, on peut vivre tout aussi tranquillement, sans leur secours, par les souks et les quartiers anciens de la vieille ville, au beau milieu d'une population accueillante et bigarrée, composée de ressortissants d'ethnies, de fidèles de religions et de corps de métiers multiples et multiformes, qui s'affichent dans la vêture, le comportement et les lieux fréquentés. Un peuple fondant d'amabilité, ouvert et toujours prêt à rendre service. Perdu, vous demandez votre route ? Il n'est pas rare que l'on vous accompagne jusqu'à destination pour que vous ne vous perdiez pas une seconde fois.
Si j'ai pris la route vers cette ville, enfin, ce n'est pas, à la façon de Saül, pour percevoir de nouvelles taxes au profit de l'Empire romain. C'est pourquoi, à n'en pas douter, je n'ai pas été mis bas de mon cheval comme il le fut sur le " chemin de Damas ", recevant ainsi la révélation de Dieu et devenant du même coup saint Paul. Pourtant, un miracle a bien eu lieu : alors que je cheminais droit dans mes bottes dans le souk Midhat Pacha du Vieux Damas, mes pieds se sont mis à danser sous l'effet des effluves sucrées et épicées des confiseries damascènes. C'est chez Olabi que j'ai trouvé les ineffables bonbecs que je dois aux membres du club pour avoir un jour laissé tomber malencontreusement mon Jo. 8 000 km aller-retour pour dissiper une fois pour toutes le malentendu et rapporter la crème des sucreries orientales : pâtes d'amande de toutes sortes, aux pistaches, aux amandes, à la rose… ; fruits confits (mandarine, poire, figue de barbarie, prune, figue, citron…), des vrais, dont le goût de fruit n'est pas masqué par un sucre cristal trop présent ; nougats variés en veux-tu en voilà. J'acquitterai ainsi ma dette avant que mon indocilité supposée ne devienne une légende facile mais, par la moustache de saint Paul, ne comptez pas sur moi pour vous offrir les brosses à dents !
Après avoir goûté à ces délices, peut-être comprendrez-vous pourquoi le Prophète Mahomet, de passage dans la région, s'est refusé à entrer dans Damas pour la raison qu'on n'entre qu'une seule fois en paradis.