Aïkido
: Le journal d'un débutant
(Saison 3)
Publié depuis le 9 décembre 2006 sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
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19. L'étoffe des héros
À Christophe et Aurélien
mes Ukes de 2e Kyu
Débutant, mon enfant, ma sœur,
Quand je suis monté sur le tatami la première fois, je ne m'imaginais pas un seul instant revêtir le hakama, déjà que je n'étais pas sûr de revenir, ni de rester ! Puis quand j'ai compris comment s'établissait la progression en aïkido, les grades, ce qu'était cette jupe-culotte bleue ou noire et ce que son port signifiait, j'ai commencé à caresser le désir secret de m'en habiller un jour. On peut rêver. Mais le vieillard chenu que je suis ne peut prétendre rivaliser avec nos jeunes surdoués, audacieux, souples comme des roseaux, mobiles comme des feuilles dans le vent d'automne. Mais, aujourd'hui, avec l'autorisation et l'effort redoublé de mes professeurs, me voilà " arrivé " jusqu'à cette marche inespérée au-delà de laquelle commence une nouvelle vie dans la progression que nous avons choisie.
Je ne vous révèlerai pas qu'au fond de mon cœur, je vois déjà le 1er kyu se profiler ni que déjà plus loin, une ceinture noire existe peut-être. Une fois la porte franchie, il est difficile de ne pas avoir ce genre d'idée. Notre voie se présente un peu à la façon d'un rêve à la Alice aux pays des merveilles où l'on pousse une porte qui ouvre sur un couloir qui mène à une autre porte que l'on pousse et qui ouvre sur un couloir qui mène à une autre porte, et ainsi jusqu'à cette Ultime Porte qui va bien au-delà de l'aïkido.
Il paraît que les grades sont invention récente ; que la sanction au début des temps était la vie ou la mort ; qu'ils furent inventés, lorsque des écoles d'arts martiaux s'ouvrirent, afin de désigner des élèves plus ou moins aptes à enseigner en fonction de leur niveau à ceux qui étaient moins avancés ; que, lors de la genèse de l'aïkido, O Sensei répugnait à en attribuer jusqu'à ce que, pressé par ses premiers disciples, il s'y résignât.
Débutant, mon enfant, ma sœur,
Hâtez-vous lentement, mais résolument. En vérité, je vous le dis : il y a une vie après le deuxième kyu. Une nouvelle vie derrière chaque porte. Elle ne ressemble en rien à la précédente mais elle est tout aussi agréable et donc enviable. Elle est faite de saisies " caméléon ", de bon esprit de club, de paquets de bonbons pour chaque jo planté au plafond ou dans le tapis, et de petits coups de blanc le dimanche matin une fois par mois. Mais, me direz-vous, où est la différence alors ? Eh bien, chacune de ces choses, pourtant déjà maintes fois éprouvée, prendra une saveur particulière, inédite qui vous incitera à pousser la prochaine porte.
Certes, pour mériter un kyu, il faut l'obtenir et pour cela, il faut se mettre en cause au cours d'un passage de grade mais il faut aussi et surtout y consentir. C'est la première difficulté. Convenez avec moi que si cela est risqué, ce n'est pas insurmontable. Vous vous apercevrez bien vite que le plus dur est d'en être digne ensuite.
Le hakama ajoute au grade une dimension supplémentaire : avec lui, on vous voit comme " avancé " ; avec lui, les nouveaux arrivés vous dévisagent avec curiosité. Mais le porter signifie ajouter aux efforts répétés, à l'attention sans cesse renouvelée, à la précision et la justesse d'exécution que nous apportions déjà, une intensité décuplée qui doit nous permettre de nous améliorer sans relâche et laisser de moins en moins prise à l'erreur, au flottement, aux exécutions laborieuses.
Débutant, mon enfant, ma sœur,
Ne
me voyez pas comme " avancé ". L'avance est relative et
certains parmi vous ont su faire la démonstration qu'ils
étaient plus près de l'horizon que moi ! Ne me
voyez pas en modèle, oh non ! Oh, grands dieux, non ! Cette
marque, le hakama, me distingue aux yeux des autres membres du club qui
aspirent à le porter, m'attire la sympathie de ceux qui, en
étant déjà vêtus, me
reconnaissent désormais comme un des leurs. Elle montre que
j'ai franchi un cap que je désirais franchir. Sur quel
ressort joue cette reconnaissance ? Elle flatte mon ego. Avec une
présomption démesurée dont j'ai du mal
à me départir. Naturellement, je retire une joie
indicible d'avoir pu satisfaire, toute proportion gardée car
je reste lucide, au passage de grade. Tel un lauréat de
certificat d'études qui brandissait sa cocarde tricolore et
faisait claquer les pétards avec son pistolet, c'est ce
plaisir que j'arbore et, dans une excitation extrême, d'une
voix et d'un tour de midinette, j'interroge fiévreusement
les avancés :
- Bon, pour le hakama, quelle taille dois-je prendre ?
- Ben heu…
- Le bleu est-il préférable au noir ?
- Le noir amincit…
- Comment cela se noue-t-il ?
- Chacun sa méthode !
- Comment le replier ?
- Ma mère !...
Mais, maintenant que j'y songe : de quelle matière doit-il être fait ?
Et
ma conscience de répondre :
De l'étoffe des héros, qui n'est ni bleue ni
noire, mais en pur coton blanc, orné de motifs à
grain de riz comme nous en portons tous dès que nous posons
le pied sur le tatami pour la première fois.
Ô ! Débutant, mon enfant, ma sœur, loué sois-tu !