Aïkido
: Le journal d'un débutant
(Saison 3)
Publié depuis le 9 décembre 2006 sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
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23. Halte aux coups bas
On m'a volé mes zoris. Vous savez bien, ces sandales en paille de riz.
C'est la deuxième fois.
La première fois, je pensais que c'était une erreur et que je les retrouverais la fois suivante. C'était moi qui étais dans l'erreur : j'ai erré à pied de bas pendant plusieurs semaines jusqu'à ce que je me rende à l'évidence que j'avais bel et bien été spolié par un être indélicat de ce qui permet à mes pieds plutôt grands de ne pas rapporter chez la moitié des poussières du dojo sur le tatami.
Un être indélicat ! Voilà bien la dernière chose que je m'attendais, naïf, à trouver chez ceux qui suivent la voie des arts martiaux…
Pour les remplacer, je me suis donc rabattu sur des sandales, abandonnées et non réclamées depuis longtemps, remisées dans le bureau de notre club.
La seconde fois, mon voleur s'est montré plus charitable, il a substitué à mes zoris d'emprunt ses vieilles tatanes toutes racornies.
D'abord submergé par l'impuissance, je n'étais plus que volonté de vengeance et les seules idées qui me venaient, écumantes, consistaient en des plans plus ou moins élaborés pour châtier ce crime de lèse-zoris.
Mais, comment trouver le coupable ? Deux choses étaient sûres : dans les deux cas, c'était un homme étant donné la taille de mes chaussons (ou alors les standards féminins ont bien changé !) et ce ne pouvait pas être l'un des membres de notre club. Franchement, je ne me voyais pas, masqué d'un loup et vêtu d'un collant noir et d'un marcel à rayures noires et blanches, me glisser en catimini, sur la pointe des pieds, dans le dos des pratiquants d'un autre cours, pour subtiliser d'un geste preste une autre paire de tongs. Mes pensées, avec une rapidité fulminante, allaient ailleurs…
Je pensais : je vais placarder sur notre site et dans le dojo une annonce avec alerte rouge priant l'" emprunteur " de me rapporter mes zoris bien vite car elles sont en paille de riz génétiquement modifié, ou encore l'avertissant que je suis affligé d'un athletic foot dévorant qui m'a transformé les pieds en moignons dignes d'un lépreux. Et pour décourager les voleurs, si après cela je ne les récupérais pas, je me préparais déjà mentalement à les troquer pour des pantoufles roses à talons, piquées sur le dessus d'un toupet en plume d'autruche de même couleur.
C'est fou comme on devient imaginatif sous le coup de la colère.
Puis je me suis calmé. Le temps faisant son œuvre, je me suis ravisé et je me suis mis à réfléchir (si, si !).
J'avoue toutefois que ce type de vol reste pour moi un mystère car enfin, à moins que les zoris soient neuves (neufs ?), elles épousent la forme de votre voûte plantaire, qui est, au même titre que vos empreintes digitales ou la couleur de votre iris, une caractéristique biométrique qui n'appartient qu'à vous seul. Si bien que lorsque vous chaussez les zoris d'un autre, ils (elles ?) vous le reprochent aussitôt à coup de bosses et de creux incongrus et vous avertissent que vous marchez sur les plates-bandes d'un autre.
Mon voleur n'a donc pas pu se tromper, car il ne pouvait pas ignorer ces signaux. D'abord, parce qu'il a le pied moins long que le mien et que sa voûte plantaire, harmonieusement courbe, n'a rien à envier à la platitude morne de la mienne. Comment l'ai-je deviné ? Mais parce que désormais, grâce à lui, je marche à cloche pied, parce que je suis obligé de chausser les sien(ne)s qui sont plus petit€s, usé€s jusqu'à la corde, dont la paille de jaune a viré au bistre foncé et qui possède une assiette en forme de montagnes russes qui révoltent mon pied à chaque pas.
Ma réflexion s'est encore poursuivie, à croire qu'elle est sans borne, et j'ai tout simplement accepté le fait comme un signe positif de l'entropie de l'univers. Je me suis dit : puisque, depuis son commencement, le monde n'en finit pas de finir, réjouissons-nous car de toute évidence il poursuit sa course et continue de le faire.
Et puis, j'ai toujours des zoris après tout, non ?
Allons, c'est dit : la guerre des zoris n'aura pas lieu.