Aïkido
: Le journal d'un débutant
(Saison 4)
Publié depuis le 9 décembre 2006 sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/
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16. Raymond
Je m'efforce de ne point trop céder à ce curieux privilège de qui a vécu mais c'est ainsi : le passé me plaît davantage à mesure que j'avance en âge. D'anciens souvenirs viennent toquer doucement à la porte de mes pensées qui s'empressent de leur ouvrir pour les envisager avec des yeux émerveillés. Narcisse ? Pas sûr : ce sont le nom de bons copains oubliés, une mésaventure à bicyclette qui s'était soldée par des genoux écorchés mais un goûter réparateur, quelques jeux de l'enfance…
Les jeux de rôle y tenaient une part importante et, bien sûr, la plupart mettaient en scène les " bons " et les " méchants " dans une lutte sans merci. La distribution des rôles n'était pas simple. En effet, la plupart d'entre nous rechignions à endosser le rôle du " méchant " ; nous voulions, toutes et tous, être le héros (l'héroïne), le chevalier courtois ou la belle que l'on courtise, le bon qui secourt, le fort qui gagne… Peu s'empressaient au casting des loosers, des honteux qui chercheraient bagarre et perdraient la partie à coup sûr, forcément ! Car il fallait une justice, même au cœur de nos jeux.
Pourtant, Raymond n'hésitait pas à sortir du rang pour jouer les empêcheurs de tourner en rond. Il faut dire que, bien que plus petit que nous par la taille, nous lui reconnaissions de multiples talents : marqué par les films de l'après-guerre, il imitait à la perfection l'accent et la langue allemande dont pourtant il ignorait jusqu'au premier mot tout autant que nous, et proférait des injonctions heurtées qui nous terrorisaient. Dégourdi, il parvenait toujours à ourdir des phases de jeu inattendues qui bouleversaient la trame trop simple sur laquelle nous nous étions laborieusement mis d'accord. Il vendait cher sa peau et protégeait celle des camarades qui avaient été recrutés, bon gré mal gré, pour étoffer ses troupes. Finalement, si nos jeux avaient tant de sel, et s'il n'y avait, de part et d'autre, nulle complaisance, c'était bien grâce à lui qui jouait ce rôle ingrat, redouté et méprisé dont personne ne voulait.
Face à cela, il y avait une armada d'abonnés aux rôles de haute lignée, des commandos d'apprentis Gérard Philippe en culottes courtes, des bataillons de " gentils " sur commande, qui, du haut de leur bonne mine, n'avaient et n'auraient jamais rien à se reprocher. Mais Raymond leur rendait la vie dure et leur offrait l'occasion de révéler, malgré eux, leur vraie nature, toute en contraste, et la palette multicolore de leurs sentiments, troubles dès lors que leur superbe était chahutée par les événements. Si bien que le cours du jeu roulait de rebondissements en coups de Trafalgar. Il n'était pas rare de ne plus trop savoir ni qui était le bon, ni qui le vilain petit canard. La situation devenait vite d'une surprenante complexité et, peu à peu, notre jeu, clair au début dans ses attendus, nous plongeait dans un abyme de perplexité.
D'emblée, à l'aïkido, on nous donne à jouer le rôle du " bon " et du " méchant ", de l'agressé et de l'agresseur, du Tori et de l'Uke. Dès la première minute de la pratique, on nous donne à comprendre que nous sommes de toutes façons l'un et l'autre parce qu'on ne peut les dissocier. Et l'on nous place ainsi devant cette évidence que c'est pour cette raison que nous sommes venus. Nous jouons alternativement Tori et Uke et l'on apprend assez vite que, sous certaines conditions, l'un peut se transformer en l'autre sans coup férir. D'où la nécessité d'un vrai dialogue entre partenaires, d'une véritable écoute de l'autre.
Il me semble aujourd'hui que, des apprentissages de l'aïkido, l'un des plus difficiles est d'acquérir suffisamment de talent pour devenir un Uke passable. Nous focalisons naturellement notre attention sur l'apprentissage des techniques en tant que Tori -après tout c'est d'abord pour apprendre à nous défendre que nous sommes venus, pas pour apprendre à attaquer ! - mais nous devrions prêter autant d'attention à les réaliser comme il faut en tant qu'Uke dont le " rôle " à jouer pour que la technique puisse s'exécuter de façon satisfaisante est au moins aussi important. Souci de martialité, justesse des positions, préservation de l'intégrité physique dans l'attaque, jusque dans le regard attentif à l'autre, et, plus difficile encore, intérêt à ne pas leurrer Tori dans son apprentissage en se prêtant trop complaisamment dans la réalisation des techniques.
Ainsi, tout compte dans ce que fait Uke, le " Raymond " de notre histoire, une histoire qui sans lui n'existerait pas.