Aïkido : Le journal d'un débutant
(Saison 4)

Publié depuis le 9 décembre 2006 sur le site du club Marcq Aïkido : http://www.marcqaikido.com/

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18. Sport et Aïkido (2/2)

Comme nous l'évoquions dans l'article précédent, l'aïkido n'est donc pas un sport, tout au moins selon la définition actuelle de ce mot. Or, un débat historiographique fait rage à propos de la notion de sport et éclaire d'un jour inattendu sa relation possible avec l'aïkido.

Deux points de vue s'opposent : pour un courant de pensée, le sport est un phénomène universel, qui a toujours existé et partout sous des formes très diverses. Ce serait un "invariant culturel" dont certains fixent à tort la naissance à Olympie alors même que l'on trouve trace de pratiques sportives dans des civilisations beaucoup plus anciennes que celle de la Grèce antique.

Pour un autre courant de pensée, le sport tel que nous le concevons aujourd'hui est un phénomène sociologique apparu à un moment précis de l'histoire et dans un contexte particulier : au sein de l'élite sociale de l'Angleterre industrielle du XIXe siècle.

En 2000, un historien du sport, Philippe Liotard (université de Montpellier) juge qu'" [i]l est erroné de regarder le passé avec nos modes de pensée actuels et d'imaginer que les pratiques qui ressemblent à celles que nous connaissons peuvent se rapporter à cette appellation "sport" […]. Il y a une coupure très nette entre le sport moderne et le sport antique : c'est la notion de record (et donc de performance). Le record et la performance expriment une vision du monde qui est profondément différente entre les Grecs et les modernes. La culture du corps est différente. Pour les Grecs, cette culture est rituelle, culturelle, d'inspiration religieuse, pour les modernes, le corps est une machine de rendement. "(1).

Que le sport ait pu être de nature culturelle, rituelle et d'inspiration religieuse au cœur même de notre civilisation occidentale apparaît aujourd'hui incongru. Cette idée a été dénaturée par plusieurs décennies au cours desquelles on a fait la part belle à l'esprit de compétition et au " rendement ". À partir de la révolution industrielle, les sportifs cessent de tutoyer les dieux pour sacrifier au record. C'est dans ce bain idéologique que nous avons construit notre " propre " idée du sport.

Retournement de situation : ainsi donc, si l'aïkido n'est pas un sport au sens actuel du terme, il y est rattaché au sens où les anciens l'entendaient, en temps que pratique physique et voie spirituelle.(2)

D'autres éléments éclairent notre civilisation post-industrielle moderne, avec désenchantement selon moi. Distinguant la notion de " sport moderne " d'autres pratiques "sportives" historiques, une équipe de l'UFR-Staps de l'université de Bourgogne affirme que " [l]e sport moderne [...] renvoie à l'idéologie de Coubertin, caractérisée par la compétition, la performance, l'entraînement dans des structures institutionnelles (fédérales et scolaires) afin de lutter contre l'oisiveté et les risques de dégénérescence psychologique et physiologique de l'homme. ". (Ibid.)

Tel serait le nouveau credo du sport ?

N'est-ce pas rabaisser l'ambition originelle du sport que de le réduire à une pratique hygiéniste et, sous des auspices " sanitaires ", de l'utiliser pour contrôler le développement de l'espèce humaine et ses comportements ?

En outre, est-ce que le sport ainsi défini atteint bien les objectifs qu'il se fixe ? Sans même parler de dopage ou de tricherie, on peut se le demander quand, assujetti à la compétition, il conduit à générer des pratiques sportives traumatisantes ou haineuses.

Rien de tout cela dans l'aïkido que les fondateurs nous le donne à comprendre et tel que nous nous efforçons de le pratiquer(3).

Ces quelques réflexions ne prétendent pas avoir résolu la question mais ouvrent un débat. J'ai le sentiment que nous héritons, consciemment ou non, d'une conception idéologique du sport qui, à une période récente, a dénaturé la notion qui prévalait à ses origines, qui s'apparentait à une quête spirituelle, et l'a dévoyé de ses ambitions premières en le plaçant sous l'angle du rendement quand ce n'est pas, abruptement, sous la coupe de l'économie de marché et/ou de la manipulation sociétale.

Le plus amusant est encore de constater que nous commençons l'aïkido en entrant par la petite porte du désir, modeste mais louable, de nous dépenser et d'occuper notre temps libre, bref " de pratiquer un sport " pour découvrir peu à peu, par cet exercice salutaire, que -pour faire simple- l'univers existe et que, chacun, pour soi-même, mais aussi pour ses partenaires de tatami, nous en sommes le centre.(4)

Quant à savoir comment nous cheminons ensuite avec cette idée sous le bras, la réponse appartient à chacun et c'est une autre histoire.

(1) Philippe Liotard (université de Montpellier), Histoire du sport, cours de 1999-2000, chapitre 1, b

(2) D'ailleurs, chassez le spirituel au nom du rendement, il revient au galop : ne trouve-t-on pas des résidus de cette conception dans le fait que tout nous porte à vénérer les " dieux du stade ", ne porte-t-on pas aux nues, de façon parfois inconsidérée, ceux qui nous font vibrer par leur performance, et qui, par ce truchement, nous donnent une idée à taille humaine de l'inaccessible possiblement accessible ? La question alors est, à travers ces nouveaux rituels-là, de savoir ce que nous vénérons et si nous désirons réellement le faire.

(3) Ueshiba Kisshomaru (2006 [1984]), L'Esprit de l'Aïkido, Noisy-sur-Ecole, Budo éditions-Les éditions de l'Eveil, page 23.

(4) " Maître Ueshiba en arriva à la conclusion que l'esprit authentique du budo ne pouvait se retrouver dans l'atmosphère des compétitions ou des combats pour lesquels la force brutale prévalait et dont l'unique objet était la victoire à tout prix. L'homme perfectionnant son corps et son esprit par l'entraînement et la pratique des arts martiaux avec d'autres individus attachés à la même quête. Pour lui, seule cette manifestation du budo authentique pouvait avoir une raison d'être dans le monde moderne, et lorsqu'elle existait, elle se situait au-delà de toute culture ou époque particulière. Son but, hautement religieux par nature, peut se résumer en quelques mots : unification du principe fondamental de la création, le ki, assurant le permanence de l'univers, et du ki individuel, indissociable du souffle-énergie animant chaque personne. (…) " (Ueshiba Kisshomaru (2006 [1984]), L'Esprit de l'Aïkido, Noisy-sur-Ecole, Budo éditions-Les éditions de l'Eveil, pages 21-22).